Salut à vous, heureux habitants de notre belle ville. Strasbourg, ville de contrastes, Strasbourg, ville de frontières, Strasbourg où il neige deux jours avant la canicule. Et surtout, Strasbourg, ville de culture. Oui, la culture, c’est cela qui nous permet de ne pas être que des bêtes de travail soumises au grand capital, c’est ça qui donne un peu de sens à nos mornes existences terrestres : le stimulus et la joie de l’esprit.

Seulement, la culture, ça coûte un peu cher, parfois vraiment très cher, surtout lorsque notre pouvoir d’achat n’est pas à son maximum [coucou les lycéens et les étudiants]. Alors heureusement, en France, nous avons la chance de pouvoir profiter de moult réductions et offres plus ou moins adaptées. Mais malgré tout, ces dispositifs sont très variables géographiquement parlant. La Carte Culture par exemple, qui fait la joie des Strasbourgeois, n’a pas son équivalent dans la lointaine région orléanaise, et bien souvent il faut se contenter de petits chéquiers aux coupons roses à dépenser dans les musées ou les librairies.

Et trop souvent, passant devant les temples de la culture, la jeunesse, incapable d’y verser l’obole somme toute symbolique mais néanmoins indispensable à l’obtention de cette élévation spirituelle incomparable, s’en retourne piteuse et grise dans les ruelles de sa propre vacuité.

(Pause pour laisser au lecteur le temps de s’imprégner de tout le tragique de la situation.)

Quand tu n’as pas pu aller à ce spectacle de 12 heures adapté d’un roman chilien sur un psychopathe tueur de femme au Mexique et une équipe internationale de chercheurs en littérature contemporaine

MAIS… [Vous vous y attendiez pas vrai ? Parce que vous avez lu le titre de l’article par exemple.]

Mais mais mais, notre bon gouvernement ne peut laisser sa jeunesse dans une telle indigence. Et sans mentir, l’État français s’investit tout de même depuis longtemps dans la mise en valeur et à disposition de la culture pour tout un chacun.

Enfin, en ce qui concerne ce nouveau gouvernement, cet investissement porte un nom : LE PASS CULTURE [je ne sais pas pourquoi je m’emballe comme ça moi].

Votre regard (théoriquement) à la lecture de ces belles promesses

La Manne présidentielle

Le Pass, c’est une des promesses de campagne de notre bon M. Macron, et il est courageusement porté par Françoise Nyssen, vaillante ministre de la Culture. Offrir 500€ aux jeunes de 18 ans pour leur permettre d’aller au théâtre [yeah!], au musée, à un concert, etc. Mais si, rappelez-vous, il y avait même eu une formidable campagne vidéo, encore disponible sur la chaîne YouTube de La République En Marche. C’est assez savoureux.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=JWftREU0ENU?rel=0]

Ce pass se présentera sous la forme d’une application pour smartphone (développée par une start-up d’État, trop jeunz’), qui proposera une sélection d’offres culturelles intégrée à un système de géolocalisation. Un petit peu comme notre belle appli Pokaa, cela vous permettra de voir autour de vous divers cinémas, libraires, cours de yoga ou de hip-hop… Notez que le panel est assez vaste et passablement flou. Notez aussi que la sélection sera consciente, et les offres plus ou moins mises en avant selon des critères qui restent à définir.

D’accord, mais quid des 500 piastres, piaffez-vous tels de fougueux chevaux chevelus ? Déjà, notez bien que seuls les jeunes n’ayant pas encore 18 ans sont concernés, puisque le Pass leur sera crédité le jour de l’obtention de leur majorité. En dehors de ce don de notre providentiel État, il est possible de le recharger comme un porte-feuille virtuel.

« Prend cet argent pour nourrir ta culture. »

Le Pass Culture va très bientôt être testé dans quatre territoires d’expérimentation : l’Hérault, la Seine-Saint-Denis, la Guyane et surtout, le Bas-Rhin ! La version nationale devrait, elle, être lancée en septembre 2018.

Et d’où peut bien venir cette belle idée me direz-vous ? Emmanuel Macron l’a tout simplement empruntée à nos amis transalpins [dire transalpins pour italiens c’est vraiment un toc de journaliste… en serais-je finalement devenu un?]

La seconde Renaissance (qu’on a encore piquée aux italiens)

Le 24 novembre 2015, suite aux attentats du vendredi 13, Matteo Renzi (l’ancien chef du gouvernement italien) prononce un flamboyant discours où il annonce vouloir former des « casques bleus de la culture ». Pour chaque euro dépensé pour la sécurité, il veut un euro dépensé pour la culture. Et dans le fond, il n’a pas tort. L’éducation permet d’endiguer la violence, la culture nous permet d’être heureux, de trouver un sens à notre existence qui rend inutile la compensation par la haine et la destruction. La culture allume les flambeaux pour les esprits, car « c’est à la faveur de l’ignorance que certaines doctrines fatales passent de l’esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveau confus des multitudes. » (V. Hugo, fuck yeah.)

Fiers soldats du savoir débarquant sur les plages de l’ignorance.

C’est ainsi que fut lancé en 2016 le bonus cultura avec l’application 18app, qui créditait chaque jeune italien de 500€ réservés à leur vie culturelle. Bien que le dispositif soit toujours en place actuellement, sa première année n’a pas été un franc succès. La moitié des jeunes concernés ont activé leur pass (bon c’est déjà pas mal au fond), presque 80 % de l’argent dépensé l’a été pour des livres, et notamment des livres scolaires au programme (pour l’ouverture vers de nouveaux horizons on repassera) et à peine 1 % pour le théâtre. 1 % POUR LE THÉÂTRE ! EN ITALIE !

Vous voulez dire que des gens ont reçu 500€ de places de spectacle et n’y sont pas allés ? Je… argh !

Alors, ces 300 millions (tout de même) ont-il été si bien employés ? On a pu, par exemple, relever un certain nombre de fraudes, des jeunes revendant leurs 500 boules à des commerçants en échange de 250€ en liquide. Et surtout, aucun accompagnement de l’éducation artistique.

Emmanuel Macron aime apparemment l’idée que ce Pass existe au niveau européen. Cela est bien utile pour servir des idées de grandeur internationale, mais on en est encore au début, et il va falloir voir si le Pass perdure sur le long terme, car il est cher.

Combien ça coûte ? (sooo 90s)

En janvier 2017, on nous promettait que ce dispositif coûterait très peu à l’État, la majorité devant être financée par les diffuseurs et les GAFAs. Mais depuis que les choses se précisent, Google, Amazon et toute la clique ont mystérieusement disparus de l’équation. Ce Pass ne devrait finalement coûter que la bagatelle de 430 millions d’euros au Ministère de la culture. Et d’après une réunion avec les structure culturelles de Strasbourg qui s’est déroulée en janvier, il est possible que les différents partenaires de l’application puissent verser des sommes permettant une certaine mise en avant par le référencement. Ce serait inquiétant si l’étudiant allant acheter un livre se retrouvait finalement dirigé systématiquement vers la Fnac plutôt que les librairies indépendantes, mais buisness is buiness, n’est-ce pas ?

Enfin, notez bien que toutes ces informations sont dispensées au compte-goutte, et que malgré mon opiniâtreté et ma surveillance depuis janvier, je n’ai rien pu grappiller de plus… pour l’instant [suspense, TAN TAN TAN !]

J’aimerais conclure ici et vous lancer « affaire à suivre », avec un clin d’œil dénotant mon professionnalisme et mon souci de l’information, mais j’ai encore quelques petites choses à dire.

Lorsqu’on t’annonce que ça va parler de politiques culturelles

Je demanderai donc aux personnes sensibles de bien vouloir quitter l’appareil, la sortie de secours se trouve en haut à droite de votre écran (sauf si vous êtes un adepte des pommes).

500€ et c’est tout ? (Ingrat, va !)

Car ce Pass soulève une question qui est primordiale : qu’est-ce qui constitue un frein à l’accès à la culture pour les jeunes ? L’empêchement est-il uniquement d’ordre physique, en rapport avec les transports et les finances ? Si c’était le cas, alors oui, un tel pass serait parfait — quoi qu’il délaisse toujours ceux qui ne possèdent pas de smartphone et les habitants des ruralités — mais il n’en est rien.

La barrière est aussi d’ordre symbolique et psychologique. Si vous n’allez pas à l’opéra, c’est peut-être tout bonnement que vous ne vous y intéressez pas. Mais également peut-être, que vous pensez que ce n’est pas pour vous, que vous n’avez pas de costume adéquat, que vous n’y comprendrez rien et que c’est une culture d’élites. De très forts stéréotypes perdurent, faisant, dans l’imaginaire collectif, de certaines pratiques culturelles l’apanage de classes sociales dominantes. Ce sont des tabous et des représentations dont il est difficile de se défaire.

Bon, parfois quand je vais à l’Opéra du Rhin en survêt, j’ai quand même droit à des regards méfiants

Le gouvernement français reste encore très silencieux sur l’éducation artistique (en dehors du projet de faire pratiquer la musique à tous les écoliers). Et c’est pourtant cela le cœur de la solution. Je ne dis pas qu’il faut plier chaque petit français à une culture déterminée subjectivement comme étant celle qu’il faut connaître, car ce ne serait ni plus ni moins qu’une dictature de la pensée. Mais il est important que chacun puisse, en son âme et conscience et en toute connaissance de cause, pratiquer les arts et les cultures qui lui plaisent et correspondent. Si vous n’allez pas au théâtre, je veux que ce soit par choix, pas par défaut.

Je veux y croire à ce Pass, car c’est, sur le papier, une initiative ambitieuse et forte pour le dynamisme des habitudes culturelles. Mais ce que je crains, c’est que le Pass culture ne soit qu’un effet de manche, un coup de pub à 430 millions d’euros pour l’image du gouvernement. Il est présenté comme le fer de lance de la politique culturelle macroniste, et pourtant voyez la communication qui l’entoure : peu de communiqués, pas de fond ni de détails, une langue de bois surannée. Même le site du ministère de la Culture ne nous donne à voir de cette « véritable innovation dans l’univers de l’offre culturelle » qu’un visuel fade sans information pertinente.

Bienvenue en 2018, année du graphisme

Et comme ce pass sera normalement financé en partie par les collectivités locales, il empiètera sur les budgets des dispositifs déjà en place. Ce serait désastreux si la Carte culture voyait ses moyens diminuer pour financer un pass dont le succès semble assez compromis. Et bien qu’il soit vaguement dit qu’un accompagnement à l’exploration culturelle sera mis en place, nous n’en savons pas plus. N’oublions pas que ce dispositif n’est adressé — pour l’instant — qu’à une tranche très faible de la population, et que les 500€ doivent être utilisés dans l’année. Quid de tous les autres français et françaises en difficulté financière pour assurer leurs fréquentations culturelles ? Un suivi sur du plus long terme est nécessaire à la création d’habitudes durables.

On parle aujourd’hui plus de culture que d’art, et plus d’offre culturelle ou de produit culturel que d’œuvres. La culture est soumise aux lois de l’offre et de la demande, on capitalise sur le théâtre et le calibrage des films et des romans écrase toute innovation artistique. Plus moyen de faire valoir son œuvre autrement qu’en en faisant un objet marchand. Et il est triste que la culture soit devenue une marchandise comme les autres, un objet de commerce inséré dans un système numérique d’échange. (R. Barthes, fuck yeah.)

 

J’imagine que tout cela vous laisse pensifs… si vous êtes arrivés jusqu’ici

 

Cependant, n’oubliez pas d’être positifs, heureux, et d’explorer sans cesse des nouveautés en terme de culture, avec les moyens du bord. Et pour cela, vous, strasbourgeois, avez un précieux bras droit : Pokaa.

 

4 COMMENTAIRES

  1. Encore un dispositif qui profitera à une offre culturelle déjà payante, et qui laissera dans l’ombre l’offre culturelle qui est gratuite, qui elle aurait plus besoin d’être aidée

    • Bonjour Jeff.

      Pourriez-vous m’expliquer en quoi une offre gratuite aurait besoin d’être aidée financièrement ? Si elle est déjà gratuite, elle est accessible. C’est l’offre culturelle payante qui doit être rendue plus accessible par ce dispositif, non ?

      • la gratuité implique un choix de rendre une offre accessible à tous mais se répercute sur des recettes moindres pour financer cette offre. Il y a des offres culturelles publiques dont la gratuité est compensée par des moyens alloués dans ce but, et des offres non publiques qui sont gratuites (par choix ou par usage) et qui rendent la culture accessible par cette gratuité mais sans toujours avoir les moyens en compensation.
        le pass culture (tout comme la carte culture) propose une prise en charge du prix d’accès à des biens culturels, ce faisant il publicisera que l’offre payante et n’aidera indirectement que cette offre payante.
        prenons l’exemple des radios associatives qui sont déja en partie soutenues par l’Etat. L’écoute de ces radios est gratuite. Ce n’est pas parce que leur accès est gratuit qu’elles parviennent à se financer correctement et parfois elles meurent. L’offre culturelle payante, elle, bénéficiera d’entrée supplémentaires. C’est donc une vision marchande et payante de la culture qui est soutenue, et du point de vue du « consommateur » c’est la même chose.
        Plutôt que réduire le cout d’accès à un bien le pass Culture aurait pu avoir comme objectif de soutenir financièrement l’un ou l’autre bien, un peu à la manière du crowfunding, ou bien intégrer l’offre gratuite en rendant possible une compensation financière

      • sinon l’offre gratuite deviendra progressivement payante et la culture finira par devenir de moins en moins accessible à ceux dont on prétend vouloir favoriser l’accès à la culture

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