En 2049, Los Angeles paraît toujours mal famée et les seuls anges qu’on y trouve alpaguent encore leurs clients devant des fast-foods asiatiques. Trente ans après l’extinction du meneur charismatique d’une bande de réplicants belliqueux, un jeune blade runner se lance dans la quête désespérée d’une nouvelle identité…

L’œil dur, la main sûre, K. gare son vaisseau sur une terre aride. La bâche d’une serre à protéine abrite une silhouette massive, dont le masque à tuyaux et la combinaison intégrale ont comme un air anachronique. Face à la ferme et la rouille, un drone de surveillance s’échappe de la voiture volante. K. se glisse subrepticement dans la maison. Tout cultivateur qu’il soit, l’autre reste un réplicant de combat, hargneux et musculeux, à la retraite mais potentiellement dangereux. K. dégaine son flingue, l’autre sait qu’il s’en servira, et lui lance avant le dernier acte : « Tu vas tuer un de tes semblables ? » Plus de doute, les chasseurs de têtes artificielles, de « skin jobs », tel qu’on les surnomme vulgairement, ont eux-mêmes été conçus et fabriqués de A à Z – on l’apprendra ensuite, par Neander Wallace, le magnat du clonage. Des blade runners dernier cri aux réflexes surhumains, qui, au contraire de Rick Deckard deux générations auparavant, ne peuvent s’opposer à leur hiérarchie sous peine d’être à leur tour retired – le terme novlangue désignant l’assassinat  des réplicants. K., animé par Ryan Gosling d’une force intérieure indiscutable, a donc été créé pour faire régner l’ordre tant sur les colonies qu’au sein du police department d’une Los Angeles pas tout à fait nettoyée de ses monstruosités. Mais aseptisée, pour qu’y émerge une classe moyenne humano-androïde vivant dans des résidences de confort moderne. Les gigantesques animations de charme sur les façades des gratte-ciels, symboles vieillissants, d’une marchandisation décadente dans le film originel, côtoient désormais la réclame pour des femmes au foyer virtuelles.

Un décorum regorgeant d’effets spéciaux au service de cette plongée urbaine hypnotisante, dont s’accommodent fort bien des vues très léchées à la fois steampunk et cyberpunk. Est-ce tout ? Puisque désormais, on vante des jeux-vidéo de guerres intergalactiques avant les projections, et que leurs cinématiques se confondent avec les bandes annonces épileptiques de la plupart des films d’action tendance SF, Hollywood souhaite-t-elle sortir de ces schémas devenus populaires ? Denis Villeneuve (faut-il présenter Prisoners, guidé par la notion d’enfermement psychologique, et Enemy, qui décline à nouveau le concept du double ?) y parvenait en partie avec Arrival, l’an passé. Malgré une trame narrative assez classique, il abandonnait les présupposés du genre : les extraterrestres n’y sont pas hostiles, seulement, leur langue n’est pas la même que celle des humains ; pour trouver un terrain d’entente, il faudra essayer de la comprendre. Le défi, en l’occurrence, réside à faire du neuf avec du vieux. Mais du vieux beau, des personnages et un film cultes, notamment grâce à la fin alternative proposée dix ans après la sortie, foisonnant de références (Shining recevait un Saturn Award en 1981 ; Blade Runner l’obtiendra en 1983) et de symboliques (Roy Batty/Rutger Hauer s’enfonce un clou dans la main pendant la course poursuite contre Rick Deckard/Harrison Ford. De là à conclure au sacrifice…). Et à se distinguer de productions contemporaines mettant à rude épreuve les Lois de la robotique d’Isaac Asimov – pensons à l’excellence labyrinthique de la série Westworld. L’enjeu était de taille.

En actualisant de nombreux éléments préexistant à son Blade Runner 2049, le réalisateur canadien rend hommage à Ridley Scott, et probablement à ses fans. Mais il se soumet également aux propriétés conglomératiques de la science-fiction, qui permettent l’immersion rapide du spectateur ou lecteur dans un univers relativement familier dont les règles demeurent grosso modo identiques. À l’instar de son prédécesseur, K. s’interroge, et va s’écarter de la route officielle car aucune réponse ne la jalonne. S’ouvrent alors devant lui des chemins de traverse, chaque piste, « vraie » ou « fausse », lui permettant de se constituer un petit morceau d’identité. Évidemment, la sur-prise de conscience de sa condition le mène au bord de la perdition, et en fin de compte, il trouvera sa voie non en idée, mais en acte. Un déterminisme en dilettante à l’américaine, qui ne gâche rien au spectacle somptueux d’un passé tutélaire : des statues mythologiques, un Deckard métamorphosé en Robinson Crusoé du désert et un hologramme d’Elvis Presley. Pareille à ses héros, la musique du film oscille entre les époques, et l’on rendra grâce à Hans Zimmer de se fendre lui aussi d’un salut, à Vangélis, compositeur du thème final arrangé, Tears in rain.

À la sortie de la salle obscure, le fond de l’air semble rouge. Un groupe tout de noir vêtu déambule, armé d’un sound system d’où sortent des bruits durs et saturés, en écho aux lumières de la nuit, affiche animée et façade au clignotement épileptique. On y est presque.


ANTOINE PONZA

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