Vendredi dernier (le vendredi 12 janvier), le pôle de photographie strasbourgeois Stimultania faisait sa rentrée avec une exposition coup de poing co-réalisée par 4 artistes, 15 détenus et 60 adolescents ; une proposition accessible, aussi actuelle que nécessaire…

Trois ans après l’exposition Expérimentations splendides, qui présentait les productions des résidences photographiques portées par Stimultania entre 2012 et 2015, la directrice de la programmation artistique Céline Duval a souhaité dépoussiérer trois d’entre elles. « Généralement, les productions des résidences photographiques ne sont présentées qu’une seule fois, avant de retomber dans l’oubli. J’ai voulu valoriser ces travaux à nouveau, et un fil rouge s’est rapidement tissé entre ces trois propositions-là… » Ce fil rouge, c’est celui de la virilité. Dans cet entre-deux que sont la détention et l’adolescence, durant ce moment de suspension, comment l’homme se représente-t-il ? Quand le rôle social est diminué, quand les codes sociaux sont exacerbés, quelque part entre l’individu et le groupe, la communauté et la solitude, que reste-t-il de l’image de soi ? Après une fin d’année 2017 marquée par l’affaire Weinstein et la libération de la parole qui a suivie, Céline Duval propose, avec cette exposition collective, un éclairage brut, bienveillant et bienvenu, sur le rapport délicat entre masculinité et émotion dans une société encore très codifiée…

À droite, les mini-villes de Benoît de Carpentier avec 15 hommes incarcérés
  • J’étais loin de m’attendre
    Benoît de Carpentier (photographe) et Fabienne Swiatly (écrivaine)
    Avec 15 hommes incarcérés à la maison d’arrêt Lyon-Corbas

Benoît de Carpentier ne s’y attendait pas. Cette bâche, il l’avait amenée comme un simple support à l’écriture de textes, comme un accessoire pour la construction de mini-villes, des montages photographiques représentant des villes inventées dans lesquelles les hommes incarcérés seraient libres de se placer… Mais finalement les détenus se sont appropriés la bâche, et « les corps qui se sont soudainement mis à voler ! » Alors que les détenus se sont placés en périphérie de leurs mini-villes, trahissant un sentiment d’exclusion, la bâche légère et volatile vient les entourer d’une bulle de liberté. On retrouve ce désir dans les écrits produits par les détenus sous la houlette de l’écrivaine Fabienne Swiatly, où il est question d’horizon, de hauteur et d’infini ; autant d’éléments qui manquent à ces hommes pour se reconstruire…

J’étais loin de m’attendre, de Benoît de Carpentier avec 15 hommes incarcérés
« Nous avons été frappés par ces corps qui se sont soudainement mis à voler. »
Villes inventées, de Fabienne Swiatly avec 15 hommes incarcérés
Les détenus rêvent d’horizon, de hauteur et d’infini…
  • Rêves partis
    Guillaume Chauvin (photographe)
    Avec 21 adolescents en CAP B.S.M. (bois, serrurerie, métallier)

Pour faire parler ce groupe d’adolescents distraits, le photographe Guillaume Chauvin a taillé directement dans le rêve, au tout premier degré : de quoi ces jeunes ont-ils rêvé la nuit dernière ? À priori légères, leurs productions témoignent d’une virilité exagérée, qui trahit une volonté de se conformer et une angoisse de rejet, dans cette période de construction personnelle exigeante qu’est l’adolescence pour ces garçons qui évoluent dans un milieu quasi-exclusivement masculin…

Rêves partis, de Guillaume Chauvin avec 21 adolescents
Entre masculin violent et féminin décoratif, la difficile représentation de soi et de l’autre à l’adolescence…
En bas à gauche, l’une des rares femmes à figurer dans la série : « À leurs yeux ce n’est pas une femme, c’est la maîtresse. Et elle fait partie du décor, l’action se déroule derrière. » — Céline Duval, commissaire de l’exposition
  • Révéler le lisible ; In praesentia
    Melania Avanzato (photographe)
    21 adolescents en imprimerie-graphisme
    18 adolescents en Sciences et technologies de l’industrie et du développement durable

À partir d’une série de courtes phrases, imaginées par la photographe Melania Avanzato sur la base de ses propres travaux, 21 adolescents ont produit leurs propres images, où s’entre-mêlent le lisible et l’invisible. L’adolescent paraît affirmé en communauté, et perdu lorsqu’il est renvoyé à son individualité… Le recours au stéréotype semble alors s’imposer entre vêtements parlants et poses imposantes. On retrouve ces questions de présence physique comme biais d’affirmation masculine dans les travaux produits par les détenus. Pour dévoiler le monde sensible derrière cette occupation physique, Melania Avanzato a réalisé un diaporama des images réalisées avec 18 lycéens en Sciences et technologies de l’industrie et du développement durable qui ont mis en scène des objets qui leur sont chers. Passés les casques de marque et les gourmettes de taille, on découvre notamment des petites voitures, vestiges d’une enfance semi-révolue, semi-résolue et peut-être regrettée…

Révéler le lisible, de Melania Avanzato avec 21 adolescents : solitude masquée et appropriation groupée.
La seule image frontale de femme dans l’exposition : l’autoportrait de la seule lycéenne d’une classe.
Faire bloc dans l’espace…

***

Dans les villes inventées par Fabienne Swiatly avec 15 hommes incarcérés, un détenu raconte la prison…

« Dépêche-toi de vivre »
4 artistes, 15 hommes, 60 adolescents : une exposition coup de poing

Du 12 janvier au 8 avril
Stimultania, 33 rue Kageneck (ouvert du mercredi au dimanche de 14:00 à 18:30)

CE VENDREDI 19 JANVIER DE 18:00 à 19:00
Visite de l’exposition commentée par la chargée d’expositions


ENTRÉE GRATUITE


Photo de couverture : © Melania Avanzato et 21 premières Réalisation de Produits Imprimés et Plurimedia

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Chloé Moulin
Bienveillance pour tous (sous condition)

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