Dans la série Génération Strasbourg, on part à la rencontre d’une personne dont le vécu personnel et/ou professionnel apporte un nouvel éclairage sur la ville de Strasbourg. Influence de l’Histoire avec un grand H, rapport à la Rue avec un grand R ou encore évolution de la Ville avec un grand V, les observations de la personne choisie sur le Strasbourg d’hier sont autant de clés de compréhension pour saisir le Strasbourg d’aujourd’hui et, déjà, entrevoir celui de demain…

À l’occasion de l’exposition « L’image latente ou l’attente de l’image » au pôle de photographie Stimultania, qui anime depuis 30 ans le quartier de la Gare de Strasbourg, nous sommes allés à la rencontre de son président, Alain Kaiser, et de son vice-président, Bob Fleck. Tous les deux photographes depuis plus de 50 ans, ils partagent un même regard bienveillant sur leur région, qu’ils ne communiquent pour autant pas de la même façon. À 68 ans, Alain, ancien enseignant de photographie et éternel étudiant d’autrui, raconte sa ville à travers sa vie autour d’un café. Photojournaliste de formation, on sent chez ce géant volubile au regard bleu lumineux et à la barbe blanche rieuse un désir inaltérable de transmission, puisque « faire n’a pas de sens sans partage. » À 73 ans, Bob expose sa vie, et par extension sa ville, dans l’espace de Stimultania. Plus à l’aise derrière son objectif que devant ses œuvres, ce bricoleur n’en dit pour autant pas moins qu’Alain à travers ses photographies. Du voyeur devant les affiches érotiques du cinéma Caméo Grand’rue, aujourd’hui remplacé par un magasin Norma, aux adolescentes en complet jeans et sac-banane posant devant le mur du 14 rue Sainte Hélène, désormais occupé par un tatoueur, l’exposition de Bob offre une plongée brute dans le Strasbourg des années 70 à 90, rendant d’autant plus sensibles les mutations de la ville. À eux deux, Alain et Bob incarnent parfaitement l’esprit de Stimultania : un lieu de formation comme d’expérimentations, tantôt bavard, tantôt contemplatif, et toujours sympathique.

Alain narguant la plèbe avec son oseille de photographe indépendant (excellent tee-shirt)

Alain Kaiser – 68 ans – Photographe, ancien enseignant et éternel étudiant

Tu es né en 1949, soit 4 ans après la fin de l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne nazie… C’était comment, de grandir dans les années d’après-guerre dans cette région ?

C’est difficile à dire… On ne parlait pas aux enfants de ce qui s’était passé. En tout cas, à moi, je n’ai pas le souvenir qu’on m’en ait parlé. La femme de mon père a été tuée par les nazis… C’était son histoire à lui, ça lui appartenait. Les parents ont subi la violence de cette période mais ne l’ont pas imprimée aux enfants. Au contraire, j’ai le souvenir d’une existence souple, d’un quotidien léger, comme pour se détacher… Mes parents ne m’ont pas appris l’alsacien par exemple, un dialecte soudainement trop allemand. Je l’ai appris dans la rue, et c’était bien arrangeant : la rue se fout de la grammaire ! Par contre, nos parents nous a transmis la haine de l’Allemand. C’est une haine réflexe qui n’est pas liée à un vécu pour ma génération d’après-guerre, mais à un apprentissage. C’est terrible ça, d’ingérer une haine. Aujourd’hui je regrette de ne pas m’être plus intéressé à cette culture très riche. Je pense que j’étais trop petit pour prendre la mesure de ce passé… Ce qui m’a marqué, c’est la guerre d’Algérie. Beaucoup des jeunes alsaciens qui avaient reçu une instruction militaire pendant la seconde guerre mondiale y ont été envoyés… C’est là que je me suis politisé, en prenant conscience qu’on était dans un monde où, parfois, des gens partent et ne reviennent pas.

C’est cette prise de conscience qui t’a orienté vers le journalisme ?

Ça ferait une belle histoire… Mais non ! [Il rit] En fait, j’ai toujours été très mauvais à l’école, sauf en français. L’année de mon bac, le Centre universitaire d’enseignement du journalisme s’apprêtait à dispenser une formation reconnue par la profession. Comme ça commençait tout juste, l’entrée n’était pas encore trop sélective… Mon prof de français m’a conseillé d’essayer, et moi j’avais une grande curiosité de l’autre développée par mon vécu de la rue. Avant la rue était très incarnée : c’est là qu’on se voyait, qu’on s’informait, qu’on apprenait… Aujourd’hui on a des outils qui ont modifié notre rapport à la rue, c’est devenu un lieu de passage. C’est comme ça que je me suis retrouvé journaliste, un peu par hasard !

Comment est-ce que tu as glissé dans le photojournalisme ?

[Il rit] Ça aussi ça s’est fait un peu par hasard. Pendant ma première année de maîtrise, j’ai fait mon stage obligatoire en presse écrite aux DNA. En tant que rédacteur je travaillais beaucoup en lien avec le service photo pour choisir les illustrations des articles, qui avaient alors plus de place… Et j’y ai découvert des gens différents du reste de la presse. Les photographes avaient une autre intelligence, d’autres références… J’apprenais toujours beaucoup de nos échanges. La deuxième année, j’ai demandé un stage au service photo pour être avec eux. Je crois qu’on a envie de se penser maître de son destin, mais il dépend beaucoup de rencontres ! L’année suivante, on me propose d’intégrer le service en tant que photojournaliste en parallèle de mes études. J’étais en cours le matin et au journal l’après-midi. C’était formidable d’apprendre le métier de photographe en le faisant, tout simplement… Il faut faire, et rater, jusqu’à réussir ! À l’époque, il n’y avait que la photographie argentique. C’était très exigeant, il fallait beaucoup travailler sa photo avant de la prendre, alors qu’aujourd’hui, avec la photographie numérique, on peut beaucoup retravailler après. Ce n’est pas une nostalgie ni un mépris, mais l’incertitude du film, ça a été très formateur pour moi.

Comment est-ce que tu es passé d’une couverture locale de l’actualité à des photoreportages internationaux ? Ça ne colle pas à l’image de l’Alsacien casanier…

[Il rit] « Né en Alsace, mort en Alsace ! » Après cinq ans, j’ai eu le sentiment d’avoir fait le tour de l’actualité locale. Alors je suis parti des DNA, en m’embrouillant un peu, pour me lancer en indépendant. C’est un départ que j’ai regretté ensuite… La première année, j’ai travaillé pour la presse féminine. On en plaisante aujourd’hui mais ces magazines avaient une iconographie très soignée à l’époque. Femme pratique m’a commandé mes premiers reportages, j’ai voyagé en Islande pour photographier des chevaux sauvages… Mais bon, mon activité d’indépendant n’était pas très rentable. Être photographe indépendant, c’est travailler autant sur ses photos que sur sa visibilité : il faut démarcher constamment ! Au bout d’un an, je me suis ponctionné le pied et j’ai été arrêté plusieurs mois… C’était dramatique, parce qu’un indépendant qui ne travaille pas, il n’existe plus ! Ça a été une période difficile, je suis descendu très très bas, parce que soudainement, j’étais transparent. Heureusement, j’avais une femme géniale à mes côtés pour me soutenir. Je lui dois quelques factures… ! [Il rit] Alors que je me remettais doucement, sans arriver à relancer mon activité, c’est encore une rencontre qui a défini mon existence. Un proche m’a dit que l’École supérieure des Arts décoratifs, aujourd’hui la Haute école des Arts du Rhin, organisait un concours pour recruter des enseignants… J’y suis allé, et je l’ai eu. J’y ai enseigné trente ans, au contact de jeunes curieux qui questionnaient tout… J’espère leur avoir transmis autant de choses qu’eux m’en ont apporté. En parallèle, j’avais les vacances scolaires pour partir faire des photoreportages… C’est comme ça que je me suis retrouvé photoreporter à couvrir le conflit du Sahara occidental par exemple. C’était une aventure humaine incroyable qui a accompagné toute ma carrière de photographe… Depuis tout ce temps, je fais aussi des photos pour l’Opéra National du Rhin, à la scénographie magnifique.

ETATS D’EXILS : Des rythmes au jour le jour – Tous les jours / Abreuver les chèvres

OPERA : Ombres – Contre-jour / Eugène Oneguine

Quelque part entre le Sahara occidental et l’Opéra National du Rhin, tu n’as jamais songé à quitter l’Alsace ?

Non, j’avais ma famille et mes élèves ici… Et puis, l’intérêt d’un sujet ne se juge pas au nombre de kilomètres qui nous en séparent ! Voyager n’a pas d’intérêt si on ne sait pas photographier ce qui se passe devant sa porte. J’ai photographié la mue du quartier Hautepierre en 1980, où on construisait des tours les unes après les autres… À mes yeux, ça n’est ni plus ni moins bien qu’un reportage sur les favelas brésiliennes. L’intérêt d’un sujet tient en trois questions : qui, pourquoi, comment. À qui je veux adresser mon information, qu’est-ce qu’elle apporte à ce public et comment je la lui rends accessible ? Si on sait répondre à ça, Beirut ou Schiltig, c’est pareil ! [Il rit]

EN TOUTES CIRCONSTANCES : Grandir – Hautepierre, 1980

Depuis quelques années, tu as pris tes quartiers à Strasbourg, en devenant président du pôle de photographie Stimultania… Comment le grand voyageur que tu es s’est posé ?

Stimultania c’est la rencontre d’une autre vie pour moi. Après une vie passée auprès de jeunes très exigeants en échanges, je voyais la retraite comme un naufrage, je redoutais l’entre-soi… Intégrer ce pôle de photographie innovant à ce moment-là de ma vie, c’était inespéré ! En tant que membre du conseil de programmation, je continue à travailler au contact de jeunes dont on lit les portfolios et on accompagne les démarches… L’acte de transmission continue ! C’est une invention la concurrence entre photographes. Soit un magazine ou une galerie s’intéresse à un photographe, soit non. Je suis sûr qu’il y a plein de photoreportages géniaux qui prennent la poussière dans des tiroirs partout dans le monde. Ça ne dépend en rien du travail des autres mais d’un facteur-chance, comme ces rencontres qui orientent une vie…

Pour finir, comment as-tu vu Strasbourg changer au cours de tes 68 ans d’existence ?

Strasbourg, c’est une ville qui a embelli. J’ai vu l’arrivée du tram, une avancée extraordinaire, qui a redéfini les rues et revitaliser les quartiers. Les architectures de la ville ont été valorisées par les travaux, même si les strasbourgeois restent frileux envers la nouveauté, il suffit de voir les réactions qu’ont suscité le Printemps, ce bâtiment hybride qui reflète les couleurs du ciel, ou encore la gare, dont le dôme protecteur à l’allure surnaturelle a été qualifié de verrue… La ville a aussi changé d’un point de vue culturel, il y a une plus grande densité de propositions. Je dois souvent choisir entre plusieurs expositions, il y a un vivier créatif dans cette ville. C’est au niveau de la communication que ça coince, parce que tout le monde n’a pas le budget pour parler ou faire parler des activités menées… Pourtant Strasbourg a de quoi satisfaire tous les esprits curieux.

Bob imposant son style arlésien sur le compte Instagram d’Alain

Satisfaire les esprits curieux, l’exposition de Bob Fleck le fait à merveille. Dans l’espace du pôle de photographie Stimultania plongé dans l’obscurité caractéristique d’un labo photo, les murs revêtus des archives de toute une vie parlent pour lui. Du premier film de son père présentant fièrement sa belle automobile, à un avis de passage laissé par un plombier incapable de mettre la main sur ce « photographe ambulant », on découvre au fil des années griffonnées à la craie un homme aussi tendre que coquin, sérieusement obsédé par le temps qui passe. Le bricoleur, qu’on sent plus à l’aise dans l’obscurité de son atelier, explique sa réflexion autour du processus de disparition qui jalonne la photographie : « On fait la photo, c’est la première disparition : tout devient noir et l’instant qu’on a pris n’existe plus. On envoie la pellicule pour la développer, c’est la deuxième disparition : la matière n’est plus là et on ne sait pas ce qui va revenir. On publie, dans un livre par exemple, et c’est la troisième disparition : la photo ne nous appartient plus, elle voyage… » Pour voyager dans le passé d’un homme et de sa ville, rendez-vous à Stimultania où les autoportraits de cet inventeur haut en couleur côtoient les captures de rue, des garçons bouchers clopeurs jusqu’à la jeune fille aux fleurs, des années 70 à 90…

La ville

L’homme

L’esprit


L’image latente ou l’attente de l’image, une exposition de Bob Fleck
Jusqu’à 27 août 2017 à Stimultania (33 rue Kageneck)
Du mardi au dimanche de 14h à 18h30
Entrée gratuite


Merci à toute l’équipe du pôle de photographie Stimultania pour son infinie gentillesse.

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