Dans la série Génération Strasbourg, on part à la rencontre d’une personne dont le vécu personnel et/ou professionnel apporte un nouvel éclairage sur la ville de Strasbourg. Influence de l’Histoire avec un grand H, rapport à la Rue avec un grand R ou encore évolution de la Ville avec un grand V, les observations de la personne choisie sur le Strasbourg d’hier sont autant de clés de compréhension pour saisir le Strasbourg d’aujourd’hui et, déjà, entrevoir celui de demain…

Depuis un an et demi, Hélène Beaucolin est vice-présidente et présidente du pôle santé de La Station, le centre LGBTI de Strasbourg situé 7 rue des écrivains. Avec son équipe, elle y travaille activement pour faire de cet espace un lieu d’accueil, d’écoute et d’accompagnent bienveillant ouvert à toute personne en quête de réponses sur son identité, son orientation ou encore sa sexualité. À travers son activité, cette militante humaniste de 37 ans observe l’évolution positive des mentalités strasbourgeoises sur ces questions encore délicates. Elle partage ses réflexions en tant qu’activiste mais aussi en tant que femme à la sexualité et à l’image assumées, dans un entretien sans jugement ni complexes.

Disclaimer : Dans cette interview Hélène parle en son nom, et non pour le centre LGBTI La Station.

Une belle personne du dedans et du dehors

Originaire de Nancy tu es aujourd’hui vice-présidente du centre LGBTI La Station. Comment est-ce que tu t’es retrouvée à Strasbourg et à ce poste ?

Je me suis formée aux métiers du livre à Nancy. Pour financer la fin de cette formation, je devais trouver un poste dans une collectivité. Après avoir hésité longtemps entre Rouen et Strasbourg, j’ai choisi Strasbourg où ma soeur se plaisait bien, et j’ai intégré l’équipe de la médiathèque Malraux. Je suis donc arrivée à Strasbourg en 2004, époque post-Trautmann. La ville était très calme, c’était l’âge d’or de la délation entre voisins, avec des associations de riverains type « Calme Gutenberg » aux méthodes… Questionnables ! Ces trois dernières années heureusement la ville s’est réveillée, même si elle souffre encore de cette image de ville morte. La Station, ça s’est fait dix ans plus tard. J’avais toujours fréquenté les milieux associatifs mais j’ai eu du mal à trouver une association qui me corresponde à Strasbourg. Jusqu’à récemment, les associations féministes me semblaient assez fermées, seulement destinées à la femme hétérosexuelle. J’ai intégré La Station par le biais du café poly, un rendez-vous mensuel pour les poly-amoureux de la région. Je m’y suis plue, même si à l’époque La Station était une association très masculine et assez misogyne, elle n’était pas représentative de toutes les revendications qu’elle était supposée porter. Le café associatif ne tournait pas, ce n’était pas un lieu d’accueil… En avril 2016, suite à des débats houleux et au renouvellement d’une grande partie du conseil d’administration, je me suis retrouvée vice-présidente et présidente du pôle santé de La Station, avec le défi de faire de ce centre un lieu d’accueil et de ressources pour tout le monde !

À travers ton rôle à La Station, tu côtoies un public militant en quête de solutions mais aussi le grand public lors d’actions de sensibilisation sur la sexualité. Est-ce que tu observes une évolution sur les questions LGBTI à Strasbourg ?

C’est assez fluctuant… Il y a quelques mois, je me suis prise une volée d’insultes par deux dames âgées lors d’une sortie avec une de mes partenaires, en 2017 ! Mais ces situations restent rares, heureusement… Je pense que l’homosexualité féminine est mieux tolérée parce qu’on diminue la sexualité féminine : deux femmes ensemble, c’est mignon, elles s’amusent, le mec hétérosexuel se dit qu’il y a toujours moyen de caler sa bite quelque part… C’est rassurant ! Deux hommes ensemble, par contre, ça génère plus souvent des réactions violentes parce que ça remet en question le concept de masculinité. À travers les actions de La Station, je rencontre des jeunes dont le discours est hyper tolérant, ils sont bien informés et questionnent très naturellement les choses… Ça me laisse penser que le futur sera plus agréable pour tout le monde ! Il y a de de plus en plus de jeunes qui créent des collectifs moins institutionnels qu’auparavant dans le but de proposer un militantisme plus inclusif. Les Effronté-e-s, par exemple, font un très bon boulot. Ils l’ont bien compris : avant d’agir sur les conceptions du grand public, on doit agir sur notre milieu associatif. On doit travailler à ne pas être discriminants nous-mêmes ! Je le vois avec l’évolution de mon look, les gens sont moins surpris quand je déclare que je vois des hommes mais aussi des femmes par exemple, je corresponds mieux à l’archétype de la militante féministe poly-amoureuse aux cheveux colorés et aux bras tatoués… Si cette complaisance de la part de ma communauté envers mon apparence parfois mal perçue me fait plaisir, elle ne doit pas mener à l’exclusion. Il n’y a pas qu’une façon d’être LGBT ! Une personne LGBT ne devrait pas se sentir forcée de correspondre à un cliché pour être reconnu par sa communauté, ou au contraire de s’en éloigner pour être accepté par la société… Elle devrait pouvoir se sentir libre d’être qui elle est, sans contrainte. On ne fera pas changer les gens qui nous sont fondamentalement étrangers, mais on peut évoluer vers une plus grande tolérance en travaillant sur notre propre communauté, et c’est ce que j’observe à Strasbourg.

Au-delà de l’aspect militant LGBTI, comment est-ce que tu vis Strasbourg en tant que femme ?

La ville de Strasbourg est à taille humaine, et l’agglomération est très bien desservie. Ici je peux rentrer à n’importe quelle heure sans systématiquement redouter d’être harcelée. Ça arrive aussi, bien sûr, mais c’est moins fréquent. Je me sens plus autonome qu’à Nancy où les derniers bus passaient à 20h30. L’occupation genrée de l’espace est bien moins sensible à Strasbourg, sûrement grâce à cette autonomie. En tant que femme je me sens bien dans cette ville. Je me sentirais encore mieux si Bagelstein arrêtait de vendre de la nourriture sans goût en tenant un discours misogyne, si jamais… ! [Elle rit] Je suis plus discriminée sur le fait que je suis grosse. La grossophobie, c’est tout un programme… Il y a les soupirs dans la rue et les guerres de genoux dans le bus… Le gros est gênant, il prend trop de place aux personnes minces, supposées en meilleure santé ! Heureusement pour moi je n’ai pas été élevée selon l’impératif du regard des autres.

Qu’est-ce qui manque à Strasbourg à la citoyenne Hélène ?

Parfois j’aimerais que la ville appartienne un peu plus à ses habitants. Je n’ai rien contre le tourisme qui fait bien vivre Strasbourg, mais en tant que strasbourgeoise il m’arrive de me sentir ignorée dans certaines décisions qui me touchent… Je ne suis pas fan de la politique sécuritaire de la ville par exemple, qui complique régulièrement la vie des habitants lors de grands événements. Lors du dernier marché de Noël on montait une expo à La Station. On a dû ouvrir tous les cadres un par un au poste de contrôle, ça me semble un peu exagéré ! Je trouve aussi que Strasbourg manque d’espaces underground. La Coop c’est sympa mais c’est isolé, on manque d’endroits qui ne soient ni délocalisés ni gentrifiés alors qu’on a une offre culturelle qui se prêterait à ce type de proposition.

3 COMMENTAIRES

  1. Hello Chloé merci pour cet article et cette jolie photo!
    Je tiens à corriger et préciser un certain nombre de point (et c’est pour ça que je demande une relecture systématiquement!): je n’ai jamais déclaré que les assos féministes existantes à l’époque me paraissaient réservées aux lesbiennes, bien au contraire mais aux femmes hétéros. Ce qui à mon sens est encore trop souvent le cas.
    Mais ça change, saluons l’arrivée de La Nouvelle Lune!
    Concernant la bordée d’injures reçues, jamais je ne me suis demandée sérieusement si je devais me cacher, et heureusement.
    De plus, si je pense que nous devons, nous militant-e-s travailler sur la tolérance au sein de nos communautés, je ne cherche absolument pas à véhiculer l’idée que, pour « s’intégrer », il faut ressembler aux autres. Au contraire, je déteste ce discours normatif de certaines personnes LGBTI qui ne veulent surtout pas être différent-e-s des hétéros et méprise les folles, les trans, les drag, les butch, etc. Nous ne devons pas être accepté-e-s parce que nous sommes différent-e-s mais avec et même grâce à ces différences! Quant à la question du harcèlement de rue, si il est moindre que dans ma ville natale, elle est loin d’être réglée.
    Enfin, je suis grosse , pas ronde. Etre ronde, ça ne veut rien dire, je ne suis pas un Barbapapa. Les euphémismes participent à nous invisibiliser. Nous prenons déjà de la place, pourquoi devrait-on se cacher? Et je ne cherche surtout pas à insinuer qu’être mince , c’est être en bonne santé, c’est faux, tout autant qu’être gros ne signifie pas être malade 😉
    Au plaisir d’une rencontre au centre avec vos lecteurs et lectrices et des bisous pour tous,
    Hélène

    • Salut Hélène,
      Merci pour ton retour. J’ai corrigé l’essentiel (si je n’ai rien oublié !). Idéalement je transmets le lien de l’article entre la publication sur le site et le relai sur Facebook, malheureusement je ne l’ai pas vu venir en cette semaine de rentrée bien chargée… C’est un problème, je vais travailler à dégager systématiquement un temps dédié au plus vite !
      À bientôt à La Station.

LAISSER UN COMMENTAIRE