« Je regarde le ciel et j’ai dit merci » quand on m’a annoncé la venue de Lord Esperanza en première partie du concert complet de la superstar du rap bruxellois Roméo Elvis à la Laiterie. De passage à Strasbourg jeudi 05 avril, l’artiste incarne à merveille une partie de la nouvelle génération du rap parisien : mélancolique, égotique, lyrique, teinté de conscience politique avec une rage, mais surtout bien détaché des codes et formes du rap des deux dernières décennies.

L’enfant du siècle ou petit prince du rap, Lord Esperanza côtoie les étoiles pour mieux en devenir une lui-même.  Autant sur le fond que la forme, son œuvre et son esthétique représentent un sentiment qui ronge sa génération : incompréhension et perte de repères, émerveillement et déceptions, mais aussi une force insoupçonnée, arrogante et impertinente spécifique à la jeunesse qui vous explose à la tronche quand vous comprenez qu’elle n’en a clairement rien à faire de votre avis.

 

Photo pack Presse Lord Esperanza

« Venu tout niquer » comme on dit dans le milieu, le jeune rappeur d’un peu plus d’une vingtaine d’années n’a pas froid aux yeux avec largement assez de puissance de feu pour cramer la salle de la Laiterie avant l’arrivée de son « grand frère » bruxellois, Roméo Elvis.

Poussant la chansonnette pour des tons plus suaves ou plus bruts (à l’instar de Roméo Elvis, Lomepal et tant d’autres), mais kickant aussi à l’ancienne avec des textes construits et des flow techniques ; posant sa voix sur des instrumentales au spectre musical traversant les genres ; en featuring avec une diversité d’artistes, extrêmement productif avec des dizaines de titres en 2017 (52 chansons) et continuant sur sa lancée avec la sortie de clips vidéos très soignés en ce début d’année 2018… Lord Esperanza veut nous en mettre plein les yeux. Force est de constater au vu du succès de sa tournée et la progression de ses titres, que ça marche.

Sur scène, Lord Esperanza, c’est énergétique et sans répit pour les fans. Il commence d’emblée son concert avec plusieurs moshpits. « Vous êtes les plus chauds du Polaroïd Tour » lâche-t-il devant une foule en liesse. Pour la chanson Comme les Autres, c’est Mélissa, une jeune fan du public qui a la chance de monter sur scène pour remplacer l’artiste Shaby en featuring sur le titre. On pense que Mélissa a failli avoir une attaque cardiaque, mais elle a réussi à rester assez en forme pour partager le refrain avec le rappeur.

Quelque temps après quelques morceaux où le publique chante à l’unisson, pogote dans tout les sens, Strasbourg a le droit à un nouveau titre « Et Alors ». Lord enchaine avec une de ses chansons phares… Oh Lord.

La fin de la chanson explose en bassmusic, bousculant la fosse. Pas le temps de niaiser, après c’est cession de squats. Toute la salle se baisse. Le saut de la foule est accueilli d’une salve de billets tirés à travers un pistolet-distributeur.

Petit temps de repos, on apprend que son producteur/DJ Majeur Mineur est en période d’examen. L’artiste enlève son T-Shirt (c’est un truc de rappeur parait-il, Roméo aussi s’est permis cette folie), pour mieux mettre une veste d’un créateur strasbourgeois, Bellanov, qu’il a invité à se présenter sur scène. Enfin, son show se termine sur les paroles de Drapeau Noir: « Non, j’en veux pas à ceux qui m’haïssent, j’sais qu’ils souffrent d’eux-mêmes ».

Après c’est au tour du concert de la tête d’affiche Roméo Elvis, dont les quelques photos de la fin du show devraient parler d’elles-mêmes… C’était exceptionnellement chaud et blindé d’émotions malgré l’absence du Motel. On a pas bien vu, mais il est fort probable que Roméo ait versé une vraie larme après que le publique ait repris le refrain de « Les hommes ne pleurent pas ».


Petite interview des familles rien que pour vous

On a pu rencontrer Lord Esperanza pour vous proposer une petite interview des familles. Il était sur scène deux de ses acolytes dont le producteur/Dj Majeur Mineur.

Alors, comment tu le sens l’Alsace ?

Strasbourg c’était exceptionnel ! Toujours un accueil très chaleureux dans l’Est. Comar et Metz étaient déjà très enrichissants, mais là on est vraiment passé à un autre stade ! Très beau moment, salle complète, équipe au top, tout ce qui faut. Très dommage que Nelick n’ait pas pu venir ! Sinon, j’ai un rapport à l’Alsace très particulier. Beaucoup de ma famille y a vécu, je suis déjà passé à Strasbourg en dehors du cadre professionnel.

Qu’est-ce que tu penses de Roméo Elvis avec qui tu as partagé la scène ce soir ?

Il m’a déjà invité plusieurs fois à faire la première partie de ces concerts. C’est un mec qui m’a tout de suite soutenu, qui a parlé de moi sur Nova etc… C’est un honneur de pouvoir partager la scène avec des noms pareils. C’est vraiment un grand frère qui m’a un peu pris sous son aile et qui m’a donné de la force.

Que penses-tu du foisonnement actuel du rap français ?

Je ne peux que m’en réjouir. Le rap n’a jamais été aussi éclectique, fourni et aussi simple d’accès. Certains disent que 2017 a été une année de renouveau de l’âge d’or du rap français, pour c’est en partie vrai.

Pourquoi un album avec des teintes musicales aussi variées ?

C’est dû à mes influences artistiques. J’aime autant la House que la Salsa que la Trap… et j’aime bien surprendre ! Je ne me considère pas encore « artiste » parce que ça veut dire beaucoup de choses pour moi… pas juste de poser une voix sur une prod quoi. C’est quelqu’un qui se réinvente en permanence, qui est capable de sortir de sa zone de confort, qui prend des risques …

Kicker à l’ancienne c’est hasbeen ?

Non pas du tout ! Mais je trouve ça très bien que le rap parte plus en chanson. Pour autant on pourra toujours me voir faire ce genre de flows techniques. Je n’ai pas envie de faire un choix entre les deux. Quand on peut faire les deux pourquoi s’en priver ?

Tu peux nous parler de tes compagnons de scène Majeur Mineur et Nelick (malheureusement absent au concert) ?

Nelick c’est quelqu’un qui a beaucoup compté pour moi. Il est avec moi sur toute la tournée Polaroid. On est bien meilleurs à trois avec Majeur Mineur ! On s’est rencontré il y a trois… quatre ans à travers un ami beatmaker en commun. On a tout de suite connecté. Je le trouvais très fort. De manière naturelle, on s’est revu, on a fait plein d’openmic ensemble…  on avait le même appétit en fait ! Il partageait cette envie. Rares à l’époque étaient ceux qui autour de moi était dans ce cas. Chacun faisait sa vie, le rap n’étant pas forcément l’objectif de finalité de tout le monde. Il y a des mecs qui écrivent dans leur coin sans forcément vouloir en faire une carrière etc.

Ton personnage artistique est empreint d’une forte dualité, comment pourrais-tu nous le décrire ?

On pourrait presque dire qu’il y a Lord … et Esperanza. L’un est encore dans la fougue de sa jeunesse avec une ardeur inévitable. C’est quelque chose qui guide la jeunesse ! En tout cas, il faut être capable de saisir cette fougue et de la capturer, ce que j’ai essayé de faire dans l’album, d’où le nom de Polaroïd aussi. Quand tu grandis et que tu t’assagis, il faut la transformer autrement.  Et justement, en parallèle j’essaie de transmettre cette volonté de recul et de sagesse à prendre sur le monde et sur ce qui se passe autour de nous… Je suis autant habité par une volonté de sagesse et de transmission que de quelque chose de plus « petit » et puéril… Cette dualité permet aussi aux messages d’être entendus. Tout grand artiste se façonne dans la dualité. Les beatles vs les stones, Jackson et Prince … il y a toujours besoin de clivage. Les gens ont besoin de se reconnaître dans l’un des deux.

Les clips léchés, l’Instagram bien travaillé… Cette communication aussi soignée, c’est une vraie stratégie de la part de ton équipe et toi ?

Ça reste quelque chose de très spontané. Après j’ai toujours été autant intéressé par le fait de créer de la musique que de la transmettre aux gens et d’apprendre à la vendre. En parlant d’image, oui forcément, mes réseaux sociaux j’essaye de les soigner, d’être différent. Faut se démarquer ! Tout le monde fait des clips aujourd’hui, pareil pour instagram. Il y a des manières d’utiliser chaque réseau. C’est important de pouvoir se les approprier, ces outils ! Encore plus dans un monde de consommation ultra-rapide. Il y a une part de volonté de marquer les esprits, mais surtout d’être entendu. Quand tu écris, ça serait mentir de dire que tu n’as pas envie de le partager aux autres et qu’ils puissent comprendre là où tu voulais en venir.

C’est quoi le problème que les gens ont avec le « vécu » dans le rap ?

Le problème, c’est qu’on a encore cette impression qu’il faut avoir vendu du shit et entre en bas des blocs. J’ai lu une interview de Guizmo qui disait « y’a des mecs qui ont grandi dans le 16e et qui ont plus de vécu » que lui. Forcément, ce que je raconte est inspiré de comment j’ai grandi et des choses que j’ai vécu. C’est ce qui me permet de raconter des histoires ! Les artistes trop « lisses » sont peu intéressants et ne marchent pas. Pour prendre un exemple récent, un Eddy de Pretto par exemple, tu sens que des trucs se sont passés dans sa vie, qu’il est deep quoi !

Qu’est-ce que ça t’apporte de faire un featuring avec des personnalités comme Idriss Aberkane ?

C’est lui qui m’a proposé. Artistiquement, travailler avec les autres c’est toujours apprendre sur soi. Etre capable de comprendre d’autres schémas de pensée, de travailler etc. C’est toujours très enrichissant, j’aime beaucoup les featurings. Ça peut t’ouvrir d’autres perspectives musicales aussi, voire te légitimer sur d’autres terrains. Le morceau Maria avec Shaby, peut-être qu’il n’aurait pas été bien compris, ou moins crédible sans elle.

52 Titres sortis en 2017 ça fait beaucoup non ? Pourquoi et comment tu fais pour être aussi productif ?

Je travaille beaucoup (rires) ! J’avais un besoin d’être entendu, de m’exprimer. Je culpabilise beaucoup si je ne fais pas assez ! J’ai besoin d’être à la hauteur de mes exigences et de mes envies tout simplement. La suite arrive vite. Inch Allah on revient à Stras dans 6 à 8 mois pour une nouvelle salle complète !

Photos: Martin Lelièvre pour Pokaa.fr

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Martin Lelievre
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