Le 15 septembre dernier, un mois après mon retour du Dour Festival, et trois semaines après mon retour du Népal, j’assemblais avec précision les dernières pièces de mon sac à dos. Douze kilos de vêtements et d’équipements, une tente et quelques denrées alimentaires méthodiquement réparties dans chacune des poches. « Rien ne doit dépasser », me disais-je. Le lendemain, je m’apprêtais à quitter Strasbourg pour rejoindre Saint-Jacques de Compostelle, situé à l’extrême ouest de l’Espagne, à deux-mille-trois-cent-cinquante kilomètres de mon point de départ : La Petite-France. Je me lançais par ailleurs le défi de parcourir intégralement cette distance par le plus ancien moyen de déplacement du monde, la marche.

Pourquoi maintenant ? Pourquoi cette destination ? Pourquoi à pieds ? Je n’en ai encore pas la moindre idée. Je ne suis ni religieux, ni fou, et je n’avais entendu parlé de Saint-Jacques et de son pèlerinage que deux ou trois fois dans ma vie. Alors quand un matin je me suis levé avec cet appel irrésistible du chemin, je savais que je devais y aller, et dès mon retour du Népal, j’ai pris la route, instinctivement.

Le 16 septembre 2016, à dix heures trente, je laissais derrière moi Strasbourg et sa majestueuse cathédrale, ses bars et ses restaurants, ses quartiers, ses places, parcs et jardins, ses cailleras, ses bobos et ses punks à chiens, ma famille et mes amis que je chéris tant. J’avais pas mal voyagé ces dernières années, mais c’était la première fois que je m’en allais pour une si longue durée, cent jours.

Je quittais donc la petite France, le cœur lourd et la gorge serrée quelques secondes qui m’ont paru une éternité. Très vite, alors que j’arrivais vers le quartier de la Montagne Verte, c’est une toute autre sensation qui s’emparait de moi. Au-delà de mon état émotionnel, plus euphorique que jamais, je me sentais extrêmement libre, allégé comme par magie de toute responsabilité et de toute obligation. En passant avec mon short, mes chaussures de marche et mon sac à dos, je faisais complètement tâche dans le décor, et je trouvais ça génial. Pas après pas, chantant gaiement sous une fine pluie, je réalisais dans quoi j’étais en train de me lancer. J’avais la nostalgie de lieux que je n’avais encore jamais vu, je pensais à toutes ces personnes que le chemin allait m’offrir de rencontrer, à tous les moments inoubliables que j’allais vivre. Je pensais déjà à mon arrivée, je me projetais trois mois plus tard lors de mon retour à Strasbourg.  Comment cette expérience allait me changer, allait changer ma vie ?

Dès lors, et durant les trois mois qui allaient suivre, mon quotidien allait se résumer à marcher, manger, dormir puis recommencer, inlassablement. Je commençais en toute logique par traverser l’Alsace et ses villages pittoresques, ses jolies campagnes et ses forêts de contes de fées, ses montagnes et bien évidemment, ses interminables et splendides vignobles. Avec un temps radieux, une température idéale et de faibles dénivelés, les vingt kilomètres quotidiens que je m’étais fixé pour débuter étaient loin d’être insurmontables.

Je redécouvrais la région qui m’avait vu grandir, me demandant honteusement comment j’avais fait pour vivre toutes ces années en ignorant la beauté de ces espaces situés à quelques minutes de route de chez moi. L’été indien m’offrait en fruits ce dont j’avais besoin pour me nourrir durant la journée : prunes, mûres, pommes, poires et raisins, un festival de goûts et de fraîcheur, les vitamines en prime. Le soir, je plantais ma tente au coucher du soleil dans une prairie, un champ ou le jardin d’une abbaye, puis je dinais seul avec moi-même, me satisfaisant la plupart du temps d’un pain, d’un peu de fromage et de saucisson.

Huit jours de marche plus tard, après une interminable journée physiquement éprouvante de quarante-quatre km et neuf heures de marche. J’apercevais au loin la ville de Belfort, qui marquait ma sortie de l’Alsace et mon arrivée en Franche-Comté. Désormais, je n’étais plus «chez moi».

Cette deuxième région de mon itinéraire n’allait pas être une partie de plaisir. En effet, la Franche-Comté, ou du moins la partie que j’ai traversé fut une espèce de no man’s land interminable. Un alignement géométrique et monotone de champs, où, je vous avoue sans la moindre ironie, avoir croisé plus de bovins et de canassons que d’êtres humains.

Plus d’une fois, il m’est arrivé de me retrouver à la tombée de la nuit dans des villages déserts sans nourriture, ni eau et d’être contraint de planter ma tente sur la pelouse d’un terrain de foot municipal, la gorge sèche et le ventre vide. Comme un malheur n’arrive jamais seul, la météo changea aussi de bord, et j’eus le droit au vent, au froid et à l’épais brouillard matinal qui fût parfois un véritable calvaire dans la recherche de mes balises directionnelles. Cependant, les rares personnes que j’ai rencontrées dans cette zone comptent parmi les plus ouvertes et accueillantes de mon épopée.

Quelques jours de marche plus tard, après un petit crocher dans le Jura, j’arrivais aux portes de la Bourgogne. Une région agréable, assez semblable à l’Alsace avec ses vallons et ses nombreux vignobles, un soleil de retour plus en forme que jamais, des paysages à couper le souffle et des rencontres particulièrement marquantes. Là-bas, j’ai eu l’opportunité de passer une soirée bien arrosée avec des vendangeurs. Je goûtais aux excellents blancs de la région en sympathisants avec un bon nombre de villageois et de commerçants. Il est arrivé que le boulanger m’offre un pain, qu’un buraliste me cède quelques paquets de tabac ou encore que certains conducteurs se proposent d’écourter ma route. Je refusais poliment, il n’était pas question de dénaturer mon voyage.

À Cluny, je faisais la rencontre du premier marcheur depuis mon départ, il y a vingt-six jours. Ernst avait 55 ans et dirigeait un grand cabinet d’architecte à Francfort. À deux doigts du burn-out, il avait mis toutes ses affaires en stand-by pour partir ; nous marchâmes ensemble durant plusieurs jours. Catholique averti, Ernst m’enseigna tout ce que je sais aujourd’hui à propos du christianisme, son histoire et ses pratiques. C’était un marcheur performant, et nous marchions parfois trente-cinq kilomètres sous une pluie battante sans qu’il ne perde son sourire. Ernst n’était pas à son premier coup d’essai, il avait déjà parcouru vingt ans auparavant, les quelques huit-cent kilomètres qui séparent Saint-Jean-Pied-de-Port à Saint Jacques de Compostelle. J’appris donc beaucoup à ses côtés, notamment sur la philosophie du pèlerin – que je connaissais peu – et sur les réflexes que doit avoir un bon marcheur.

Les jours passèrent, et nous approchions plus que jamais une étape très symbolique du chemin : Le Puy-en-Velay, situé non loin de Saint-Etienne. Symbolique parce qu’en 950, Godescalc, évêque du Puy-en-Velay réalisait un grand pèlerinage au tombeau de Saint-Jacques. Il est considéré comme le premier pèlerin documenté, initiant une des plus importantes routes européennes : celle qui va du Puy à Santiago. Encore aujourd’hui, ce sont chaque année plusieurs centaines de marcheurs qui débutent leur pèlerinage depuis les marches de la cathédrale du Puy.

J’avais quitté Ernst depuis deux jours, car plus j’étais plus rapide que lui. Je vis apparaître en sortant d’une forêt, la ville tant convoitée. C’est une vision que je n’oublierai jamais. Au milieu de la cité à l‘architecture médiévale, se dresse un énorme rocher de quatre-vingt-huit mètres de hauteur sur lequel une église est perchée, donnant l’impression qu’ici, ce sont les dieux qui dominent. En m’aventurant dans les allées pavées, j’arrivais sans le vouloir devant la cathédrale située au cœur de la vieille ville. Majestueuse à l’extérieur et à l’intérieur, il y régnait une atmosphère indescriptible, spirituelle, presque divine.

Les jours suivants mon départ du Puy comptent parmi les plus mémorables de mon chemin. Les paysages, plus montagneux et vallonnés étaient absolument incroyables. Pris dans une espèce de frénésie et poussé par une force surnaturelle, je marchais plus vite, plus longtemps, approchant parfois les cinquante kilomètres de marche entre le lever et le coucher du jour. Je traversais ensuite l’Auvergne et le plateau de l’Aubrac, une zone désertique aux allures du monde de Zelda.

Je parcouru des dizaines de kilomètres entre plaine et vaste forêt, sans croiser la moindre trace de présence humaine. Je slalomais entre les vaches, évoluant en totale liberté, j’enjambais des ruisseaux qui semblaient couler depuis la nuit des temps. Les vents d’une puissance inouïe me faisaient valdinguer sur parfois plusieurs mètres à gauche, puis à droite. Quand ils étaient de face, je devais me pencher et j’avançais à moins de trois kilomètres heures. La nuit, la température baissait sous les moins cinq degrés et il m’arrivait parfois de marcher toute la nuit car il m’était impossible de monter ma tente tant le vent était fort. Il m’était impossible aussi d’espérer pouvoir m’endormir avec mon sac de couchage prévu pour résister à zéro degré maximum. Ce fût sans aucun doute la partie la plus éprouvante de mon chemin, mais paradoxalement la plus sensationnelle. Isolé de tout, je pensais beaucoup mieux, je méditais de manière plus pertinente et j’arrivais à aborder avec moi-même des sujets que je prenais habituellement soin d’esquiver.

Après ce formidable épisode de l’Aubrac, je retrouvais le soleil et le ciel bleu puis je faisais route vers Conques. Conques est un minuscule bourg perdu dans les creux de montagnes, dont la moitié des habitants sont des moines issus d’une abbaye située au cœur du village, et dans laquelle je passais la nuit. Je dînais avec les frères et une douzaine d’autres pèlerins, chacun racontait comment il s’était retrouvé à marcher vers Saint-Jacques et ce qui l’avait poussé à partir. Nous échangions nos anecdotes du chemin, parfois drôles, parfois surprenantes. Il régnait dans la grande salle à manger une ambiance festive et anormalement joyeuse. J’utilise le terme « anormalement », car de vous à moi, je n’ai jamais été aussi heureux que lors de mon passage à Conques. Une atmosphère absolument incroyable se dégageait de ce village, et les moines y contribuaient particulièrement. Paradoxalement à leur statut très religieux, je les ai trouvé très laïcs. Ils ne faisaient que très rarement allusion à la religion, n’incitaient aucun marcheur à la prière et le nom de Jésus ne sortait pas sans cesse de leurs bouches comme c’était le cas dans d’autres abbayes où j’avais pu résider. Au-delà de ça, ces frères dégageaient une joie de vivre et une sérénité que je n’ai guère eu l’occasion d’observer dans le passé. Chacun de leur sourire faisait l’effet d’un rayon de soleil dans la face, et chaque échange que j’ai pu avoir avec eux avait la magie de m’apaiser au possible. Je suis encore aujourd’hui très marqué par ma rencontre avec ces frères, et finalement, j’en suis aussi devenu jaloux. Jaloux car qui que nous soyons, consciemment ou non, nous cherchons tous à trouver la paix intérieure, la plénitude et le bonheur suprême, c’est le but de chaque être humain, et je comprends aujourd’hui qu’eux, l’ont trouvé.

Peu après Conques, après quatre jours sous un soleil radieux, j’atteignais Figeac où pour la seule et unique fois de mon périple, je grimpais dans une voiture pour rejoindre Toulouse, à une heure de route. Là-bas, je m’accordais une journée de répit bien méritée chez ma copine, résidente de la ville rose depuis un peu plus d’un an. Je repris la route avec le plein d’énergie et une motivation à son paroxysme. Les kilomètres que je parcouru après Toulouse furent fantastiques, tant par la douceur du climat du sud-ouest que par la diversité des paysages. D’infinies forêts côtoyaient les parcs et les prairies, puis s’en suivaient le Gers et ses campagnes vallonnées, sans vous parler des couchers de soleil qui laisseraient le plus insensible des hommes bouche bée. Au loin, j’apercevais les Pyrénées et ses sommets enneigés que j’allais devoir traverser quelques jours plus tard, comme un teaser de ce qui m’attendais. J’étais tant apeuré que fasciné, mon cœur frappait dans ma poitrine, j’étais seul au milieu de nulle part, et je me sentais plus libre et plus heureux que jamais. Je me souviens avoir hurlé et versé une larme de joie lorsque j’aperçus les sommets pour la première fois, ils représentaient une étape très significative de mon itinéraire : le passage en Espagne.

Ma hâte fût à vrai dire de courte durée car la pluie faisait son retour et le froid s’intensifia. J’arrivais aux portes de la ville de Pau. Mouillé jusqu’aux os, je pris la décision de m’accorder une nouvelle journée de repos pour sécher mes habits. J’en profitais pour rendre visite à une amie vivant non loin de la ville et pour passer la nuit chez elle, au chaud. Le lendemain, je devais longer les Pyrénées.

Ce ne fût pas aussi facile que dans mes projections. À neuf heures, je me rendis à l’office de tourisme pour me renseigner quant à l’accessibilité et le niveau d’enneigement du col du Somport qu’il me fallait emprunter. Il faut savoir que par manque de moyens, mais surtout d’anticipation, je marchais uniquement en short. Une agréable dame m’annonça ainsi avec un sourire embêté que la route du col était à l’heure actuelle sous dix centimètres de neige, qu’il y faisait moins cinq degrés, et pour couronner le tout, que son passage à pieds était  très dangereux car se faisant par la route, « on n’est pas à l’abri d’un camion qui glisse sur une plaque de verglas puis vous percute ».

Suite à cette information fracassante, je m’accordais quelques minutes de réflexion, puis je pensais à ma mère et à sa réaction quand j’allais lui dire dans quelles circonstances j’avais passé le col. Cette dernière scène jouée dans ma tête, et ne souhaitant pas provoquer de syncope à ma tendre maman, je choisis de passer du côté espagnol en car, et par le tunnel. Et c’est ainsi que quelques dizaines de minutes plus tard, je me retrouvais sous une tempête de neige à mille-deux-cent mètres d’altitude, dans le petit village espagnol Canfranc. Dès lors, je débutais la «deuxième moitié» de mon voyage, et beaucoup de choses allaient changer.

Il faut savoir que peu de pèlerins partent de France pour aller jusqu’à Santiago comme j’ai pu le faire. Non par manque de courage ou de détermination, mais plus par manque de temps car que l’on soit étudiant, salarié, célibataire ou parent, on ne se libère pas trois mois facilement, en claquant des doigts. Beaucoup de marcheurs découpent donc leurs parcours en effectuant la partie française une année, puis la partie espagnole une autre année, en reprenant là où ils s’étaient arrêtés. Mais la majorité choisit généralement de ne parcourir « que » les quelques huit-cent kilomètres de la partie espagnole. J’avais croisé en tout et pour tout, une dizaine de marcheurs sur les mille-cinq-cent kilomètres de la partie française. C’est ce que j’allais au minimum rencontrer chaque jour sur la partie espagnole. Tout allait changer: les paysages, les dénivelés, l’architecture, les prix, les us et coutumes, la langue, les codes ou encore le climat, tout.

Mes premières rencontres ne se furent pas attendre, et en moins d’une semaine, je marchais avec une véritable équipe, hétéroclite au possible. Il y avait Eduardo, cinquante-cinq ans, venant de Rome, qui effectuait son quatrième pèlerinage – et qui connaissait donc le chemin comme sa propre rue -. Marine, vingt-neuf ans, chef d’un restaurant gastronomique à l’Ile de Ré – elle nous cuisinait des plats à la hauteur de sa fonction -. Vlast, la cinquantaine, nous venait de République Tchèque et parlait un anglais très approximatif, nous dialoguions plus à travers une communication non verbale. Et puis Benoît, sur lequel j’aimerais quand même m’attarder un petit peu plus.

Benoît a une trentaine d’années, il est issu d’une communauté de manouches et vit à Nanterre. Ce qui est surprenant, c’est que contrairement à nous tous, il s’est retrouvé sur le chemin de Saint Jacques par pur hasard. Non diplômé, intérimaire et issu d’un milieu qu’on qualifie de « défavorisé », son quotidien n’est pas des plus agréables. Son passé de boxeur professionnel lui a laissé un goût impérissable pour les défis, ainsi bien sûr qu’une condition physique exceptionnelle. Lassé de son quotidien, il décida sur un coup de tête de sauter dans un train en direction du sud-ouest, puis de partir marcher une dizaine de jour, avec le double objectif de se défouler et de changer d’air. C’est ainsi qu’après avoir tourné deux fois dans la ville de Pampelune en pleine nuit sans savoir quelle direction prendre, il se retrouva malgré lui à suivre des balises qui lui semblaient être celle d’un sentier de randonnée…c’était celles qui le mèneraient à nous, puis à terme, à Saint-Jacques de Compostelle. Lorsque je l’ai rencontré dans un minuscule village non loin de Puente la Reina, je lui expliquais vulgairement l’histoire de Saint-Jacques et je lui apprenais par la même occasion qu’il était en train de marcher vers là-bas. Dès ce soir-là, arriver au bout devint pour Benoît une évidence. Alors qu’il était parti pour marcher une dizaine de jour, il marcha presque trente jours. C’était devenu une obsession. Je vous raconte cela pour que vous puissiez prendre conscience de la force, ou devrais-je dire de la magie qu’il existe sur ce chemin. Je ne suis pas quelqu’un de superstitieux, et je ne crois habituellement que ce que je peux voir. Mais j’ai vécu sur le chemin bon nombre d’expériences plutôt étranges qui m’ont amené parfois à me dire « merde, c’est quand même sacrément bizarre ce qu’il vient de se passer là». 

Enfin, voici l’équipe avec laquelle j’ai marché les vingt derniers jours qui me séparaient de Santiago. Alors que ma marche en France m’avait permis de faire un gros travail intérieur, de méditer et de me retrouver, mon chemin en Espagne fût à l’inverse altruiste. Nous avons rencontré un japonais parti de chez lui à pieds il y a huit ans, un toulousain en marche arrière qui avait opté pour un aller-retour, un homme qui faisait le chemin à cheval ou encore un autre qui voyageait sans la moindre monnaie ni carte bleue, jouant de la guitare chaque jour pour gagner son pain. Nous avons marché avec des mexicains, des allemands, des coréens, des brésiliens, des autrichiens, des cubains et j’en passe. Nous avons discuté avec des personnes qui avaient décidé de vivre sur le chemin et arpentaient les différents itinéraires européens depuis plusieurs années. Nous avons rencontré des marcheurs en quête de spiritualité, de sensations fortes ou d’introspection. Il y avait de tout et n’importe quoi, et ce fût extrêmement enrichissant.

En Espagne, les pèlerins sont comme je vous l’ai dit beaucoup plus nombreux, il y a donc beaucoup plus de services qui leur sont destinés. Ainsi, je ne dormais plus dans ma tente, mais dans des auberges réservées aux pèlerins dans lesquelles on peut passer la nuit pour un prix allant de cinq à dix euros. On y trouve aussi la plupart du temps, une cuisine et une salle à manger commune, ce qui donne lieu à des soirées chaleureuses où trente marcheurs de tous horizons échangent leurs expériences et leurs cultures, où chacun cuisine des spécialités de son pays et les partage avec les autres, où le vin coule à flot. La nourriture, en restaurant comme en magasin coûte aussi beaucoup moins cher qu’en France, ce qui n’était pas pour déplaire à mon estomac.

Nous traversions parfois de grandes villes (Burgos, Santo Domingo, Ponferrada) ce qui nous changeait des interminables chemins de campagne. Aussi, il nous arrivait de devoir longer des kilomètres des routes nationales, ou de devoir marcher cinquante kilomètres pour trouver une auberge ouverte (beaucoup d’établissements ferment à partir de mi-octobre).  À quelques jours de l’arrivée, nous marchions en Galicia, une région montagneuse absolument splendide, enneigée en ses sommets, où nous nous sentions les rois du monde. Les paysages somptueux me rappelaient à quel point nous n’étions rien face à la nature. Mes yeux brillaient comme ceux d’un enfant dans un magasin de jouets, je sentais la ligne d’arrivée s’approcher, j’avais autant hâte d’en finir que l’envie que cela ne s’arrête jamais. L’émotion que je ressentais est difficilement descriptible. Le manque de ma famille, de mes amis et de ma ville se faisait lourdement ressentir, mais paradoxalement je ne souhaitais pas rentrer, je me sentais bien sur le chemin. Je ne me voyais plus vivre dans mon confort d’avant, j’appréhendais le retour au point de départ comme on appréhende de revoir une ex après plusieurs années.

Nous marchâmes encore quatre jours avant d’arriver à O Pedrouzo, de nuit et à la frontale après cinquante kilomètres parcourus dans la joie et la bonne humeur. Là-bas, nous passions notre dernière nuit avant l’étape finale.

Et c’est sous un ciel bleu, ensoleillé au possible que nous prenions la route le lendemain. Je n’étais plus qu’avec Marine et Benoît pour cette dernière journée, Vlast et Eduardo ayant une petite journée de retard. Pour ne pas déroger à nos habitudes, nous ouvrions notre première bière à dix heures du matin (et oui, quand on a des centaines de kilomètres dans les pattes, à la fin on puise son carburant là où on peut). Après une jolie matinée de marche en forêt, nous arrivâmes sur les hauteurs de notre destination tant convoitée, et dont nous avions tant rêvé: Santiago de Compostella.  Nous y sommes, elle était là, sous nos yeux, la ville que des centaines de milliers de pèlerins venus du monde entier avaient rejoint à travers le temps. Nous étions comme vous vous en doutez excités comme des puces, nous chantions Brassens à tue-tête et débâtions sur le nombre de bars à tapas que nous allions arpenter le soir même pour fêter comme il se doit notre arrivée.

Après une interminable ligne droite à travers la ville et quatre arrêts intempestifs pour des pipis qu’on ne pouvait retenir, nous arrivions dans le cœur de la ville. Ses petites ruelles pavées, ses maisons à l’architecture d’un autre siècle et son atmosphère chaleureuse et hors du temps nous projetaient immédiatement à l’époque du Moyen-Âge. J’avais l’impression que tout le monde nous attendait, que nous étions les premiers à accomplir cette marche légendaire.  Puis nous arrivâmes enfin devant la cathédrale, la fameuse, celle où le tombeau de Saint-Jacques se trouve. Nous étions sales, suants, portant sur nos dos le poids de nos fardeaux, mais surtout de nos sacs à dos qui n’étaient alors plus du tout arrangés méthodiquement. Tout dépassait de partout, des tirettes étaient cassées, des canettes de bières vides avaient remplacé les gourdes…Nous étions bien loin de la mise en place drastique du départ. Alors que nous embrassions bêtement le sol comme pour marquer d’un geste la fin de notre voyage, des touristes japonais nous prenaient déjà en photos et en quelques secondes, nous devenions l’attraction touristique du moment.  Le guide se chargeait de nous traduire les différentes questions de ses clients :«d’où êtes-vous parti ?», «combien de kilomètres avez-vous parcouru ?», «puis-je photographier vos mollets ?». Je croyais rêver. Je venais de parcourir deux-mille-trois-cent kilomètres, c’était un moment sacré et intense que j’avais rêvé chaque jour depuis mon départ de Strasbourg. La consécration d’un effort physique hors-norme, mais surtout d’une introspection spirituelle exceptionnelle. C’est un instant magique où je devais m’accorder quelques minutes pour réaliser ce que je venais d’accomplir….et au lieu de ça, j’avais DOUZE JAPONAIS QUI SE BOUSCULAIENT POUR PHOTOGRAPHIER MES MOLLETS. Sur l’instant, nous en avons rit tant la situation étaient cocasse, puis nous sommes rapidement allés nous réfugier dans un endroit plus calme, l’intérieur de la cathédrale.

Je pris enfin un instant avec moi-même, pour faire le bilan. Le bilan d’une épopée pédestre de quatre-vingt-dix jours et quelques deux-mille-trois-cent kilomètres. Le bilan d’une expérience peu banale, j’en suis conscient, pour un jeune de vingt-quatre ans.  Je repensais à mon premier jour de marche le long du canal de la Bruche, à la Franche-Comté, au Puy, à ma traversée des Pyrénées puis de l’Espagne d’un bout à l’autre, à toutes les personnes que j’avais croisées, avec qui j’avais échangé un regard ou une discussion, avec qui j’avais partagé un verre ou un repas. À ces gens que je ne connaissais pas, et qui m’avaient ouvert leur porte, laissé une place à leur table, au cœur de leur foyer. Je repensais à ces journées compliquées, à la pluie, à la neige mais aussi aux courbatures, aux crampes et aux ampoules. Je me levais ensuite pour aller allumer un cierge, puis murmurer une prière pour tous ces croyants croisés en route à qui j’avais promis de le faire. En sortant, je jetais un dernier regard vers la façade de la cathédrale cachée sous des centaines d’échafaudages, je poussais un long soupir, celui de la fin, puis rongé par une soudaine nostalgie du chemin, prenant conscience doucement que c’était la fin, j’allais fêter mon arrivée, mais surtout noyer mon chagrin à la terrasse d’un café, accompagné de ma «famille du chemin».

Nous festoyâmes pendant deux jours et deux nuits, accueillant au fil des heures les pèlerins que nous avions dépassés durant les derniers jours. Nous échangions une énième et dernière fois nos aventures vécues, ressassions nos meilleurs et nos pires souvenirs du chemin. « Demain, tout cela sera fini » me répétais-je sans cesse.

Et l’inévitable départ arriva. Pris d’une frénésie sans limite, Benoît décida de marcher encore trois jours, jusqu’à la mer. Je pris donc le train avec Marine, direction Hendaye. Douze interminables heures assis à bord de ce suppo métallique géant, à bord duquel nous voyions passer chaque heure le nom de villes que nous avions mis parfois plusieurs jours à relier à pieds. Une véritable torture mentale. Arrivée à Hendaye, je saluais Marine pour prendre un covoiturage direction Toulouse. Elle était le dernier maillon de la chaîne qui me reliait à Saint-Jacques et à mon aventure, en la quittant je rompais pour de bon avec tout cela, c’était la fin, j’étais seul.

Une semaine de repos à Toulouse et dix-huit heures d’autocar plus tard, j’arrivais enfin à la gare routière de  Strasbourg sous un froid polaire, je sautais dans un Uber et j’arrivais chez moi, trois mois et une semaine après mon départ.

Aujourd’hui, cela fait un peu plus de deux mois que je suis rentré, et le retour à la vie normale n’a pas été des plus agréable. J’ai très vite embrassé à nouveau cette routine citadine morose, là ou les mots « travail », « retard », « rendez-vous » et « responsabilités » rythme les jours comme les nuits. Durant un mois, je n’ai pu aborder avec moi même mon voyage, de peur de craquer, de faire mon sac et de repartir dans l’instant. Je refoulai volontairement les souvenirs  et la nostalgie lorsqu’ils se présentaient à mon esprit, et croyez moi, ils se présentaient souvent. Je n’ai regardé aucune photo de mon voyage, ni répondu à aucun mail des pèlerins rencontrés en route. C’est devenu un véritable calvaire d’être seul face à moi même, c’est la que les souvenirs font surface le plus violemment. Ainsi, j’ai pris la décision de m’entourer tout le temps, de m’occuper sans cesse, remplissant tant que possible  mes journées, faisant tant que possible la fête la nuit. Quand on fait la fête, tout est beau, tout est lisse, tout le monde est heureux et personne ne se souci de rien, à part de s’amuser, un peu comme sur le chemin finalement. Je me suis donc réfugier dans le collectif, derrière mes amis, ma famille et ma copine. Ils ont été formidables car sans le savoir, il m’ont aidé à doucement remettre ma tête sur mes épaules. Aujourd’hui grâce à eux, j’ai pu écrire cet article, regarder toutes ces photos et me replonger dans mon expérience. Aussi, j’ai pris la décision de repartir, dés l’arrivée du printemps 2018, pour emprunter cette fois ci le « chemin de Vézelay » puis le « Chemin du Nord » qui longe l’océan au nord de l’Espagne.

Je souhaite à tout le monde de vivre une pareille expérience. C’est un voyage formidable en tout point qui vous fera voir la France et l’Espagne comme vous ne les avez jamais vu. Qui vous ouvrira les yeux sur une autre façon de vivre, sur le partage, la tolérance, l’entre-aide. Qui vous fera puiser au plus profond de vous même pour savoir ce que vous êtes vraiment, ce que vous avez dans le coeur, dans la tête, et dans les jambes bien entendu. Ce n’est en rien en défi sportif, j’ai rencontré des hommes et des femmes de parfois 70 ans qui marchaient des centaines de km. Ce n’est pas un challenge, ni même un acte à travers lequel on trouve de la fierté ou de la gloire. C’est simplement une grande promenade que l’on fait le coeur léger en prenant son temps, en prenant le temps d’aller vers l’autre, en prenant le temps d’aller vers soi-même.

8 COMMENTAIRES

  1. Tu m’as fait rêvé le temps de ton récit…. tu devrais écrire un livre, ton expérience, tes sentiments, tes ressentis, tes rencontres… tout, car le peu que tu en dis me plonge dans ton univers qui donne envie d’être partagé…

  2. Bonjour,
    Je trouve cette article magnifique, qui me donne envie de faire la même chose. Partir à la découverte d’ailleurs, rencontrer de nouvelles personnes, se découvrir sois même. C’est un peu ce que j’ai voulus faire, sauf en partant de l’autre côté de la planète en Australie, et je comprends parfaitement le manque de la famille, des amis, de sa ville. De se demander si on a fait le bon choix de partir, mais en même temps se sentiments de se dire que l’on a pas fait tout ça pour rien, et l’envie incontesté de continuer ce périple qui nous à tant tenue à coeur.
    Bravo à toi pour cette belle promenade et merci Pokaa pour ce bel article!!

  3. Bravo pour ce témoignage, on a besoin de ça. Vous lire fut un véritable voyage à vos côtés! C’est splendide.
    Bonne route pour 2018, partagez comme vous le faites votre expérience.
    Que Dieu vous bénisse!

  4. Superbe ! Cela fait vraiment envie… Je n´ai fait que qqles jours sur le chemin et j´ai deja pu en sentir la magie : j´ai hâte de réussir à trouver le temps de pouvoir en faire plus, soit là, soit sur la Franciscana…
    En tous cas bravo !
    Et c´est étonnant comme les personnes croisées sur votre route ressemblent à celles du livre « Le vestibule des causes perdues » qui se passe aussi sur le chemin ! 🙂

  5. Bravo , et merci pour le partage . J’ai voyagé avec toi , souffert avec toi , ris et espéré avec toi . Continue de marcher mais surtout , continue à écrire !

  6. Merci pour ce beau recit. Je n ai fait qu un petit bout du chemin, mais je comprends bien les ressentis et emotions que tu decris. Notamment cette joie à Conques….

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