À l’occasion de la projection du film « Demain » organisée par la marque de cosmétiques bio Weleda à Saint-Louis mi-février, un an après sa sortie, on a eu le plaisir et l’honneur de rencontrer Cyril Dion, l’écrivain et co-réalisateur du film.

Cofondateur du magazine Kaizen et militant depuis 10 ans au sein du mouvement Colibris, il décide en 2015, avec Mélanie Laurent, de tourner un documentaire sur l’écologie.
« C’est tendance »
 me diras-tu. Oui, mais là, c’est différent.

Car plutôt que de nous seriner une énième fois que l’on va tous « mourir en emportant les ours polaires avec nous », et que l’on devrait se sentir coupables, « Demain » prend le parti d’un ton résolument O-P-T-I-M-I-S-T-E. Et ça fait du bien.

Partout dans le monde des solutions existent.

Son équipe voyage aux quatre coins du monde pour nous faire découvrir les initiatives positives et concrètes prises par certains individus ou collectivités pour faire bouger les choses.

Leur motivation ? Celle de donner des clés pragmatiques pour permettre à ceux qui souhaiteraient s’engager sans savoir comment, ou se sentent découragés par l’ampleur de la tâche, de s’y mettre une bonne fois pour toutes, et si possible, à plusieurs.

On s’est donc interrogé sur ce que l’engagement étudiant peut prendre comme forme(s). On est ressorti, regonflé d’espoir et d’envie, et avec plein de bons conseils de lecture !

Rencontre avec Cyril Dion

► Quelle était ta démarche en réalisant « Demain » ? 

J’ai fait le film que j’aurais aimé voir au cinéma. J’ai longtemps été engagé et je constatais qu’on n’arrivait pas à dépasser un « plafond de verre » militant : on parlait toujours aux mêmes gens, qui étaient déjà convaincus. Et donc, on se demandait comment aborder ceux qui ne pensent pas comme ça.

On m’a plusieurs fois demandé d’animer des débats après des documentaires et je voyais que les salles étaient remplies de gens qui étaient déjà d’accord. J’ai essayé de comprendre pourquoi on n’arrivait pas à mobiliser les gens, et à force de recherches, de discussions, je suis tombé sur un livre de G. Marshall qui s’appelle « Don’t even think about it », qui s’interroge sur le fait que nos cerveaux soient comme câblés pour ignorer le changement climatique.

Il explique que lorsqu’on te dit quelque chose de très effrayant et dramatique, soit tu as une réponse à y apporter, auquel cas tu te rues sur cette solution, où tu n’en as pas, et dans ce cas tu vas développer des mécanismes de déni, de fuite. Et donc, tu ne vas rien faire. Et c’est exactement ce que je constatais : la plupart des gens entendaient ce que les ONG leur disaient, voyaient les documentaires sur le sujet, et continuaient à vivre exactement pareil. Les seuls moments d’action, c’est quand on leur proposait de faire quelque chose, et en général il s’agissait de petites choses (prendre son vélo plutôt que la voiture, signer une pétition….), qui sont très bien mais ne vont pas changer le fond du problème.

Il y avait une sorte de dissonance cognitive entre l’énormité du problème et la petitesse des solutions proposées : « le monde s’effondre, prends une douche plutôt qu’un bain ». Donc il m’a semblé qu’on avait à la fois besoin de proposer un autre projet de société, un projet global, qui montrerait que le problème vient d’une logique qu’on a mise en place, qu’aux niveaux de l’énergie, de l’agriculture…

Tout est lié, et que tout ça appartient à un ensemble, comme des pièces de puzzle. Et quand tu montres ça aux gens et qu’ils se mettent en action, ils ont le sentiment de poser une brique qui participe à construire cette vision de la société et pas d’agir de manière isolée. J’avais envie de faire ça, avec ce film.

Le format du film me semblait être le format le plus adapté, dans un monde d’images où les histoires ont un rôle crucial : raconter des histoires, c’est constitutif de l’humanité. Je pense au livre de Nancy Huston, romancière et essayiste franco-canadienne, qui s’appelle « L’espèce fabulatrice ». Dans ce livre, elle explique que l’être humain est (à notre connaissance) une des seules espèces à avoir conscience de sa propre mort, et qui donc envisage sa vie comme ayant un début, un milieu et une fin, ce qui est le propre de l’histoire. Elle montre comment les êtres humains passent leur temps à raconter, inventer des histoires, et que cela fait partie du fonctionnement du cerveau humain.

Prends l’exemple de la manière dont les politiques se revendiquent de « la nation française » : ça n’a pas d’existence physique, c’est une histoire que l’on a construite, à laquelle les gens se sont identifiés. Plus une histoire est forte et plus les gens adhèrent à cette histoire collectivement, plus ça devient une réalité collective.

Pour moi aujourd’hui, on a besoin de raconter des histoires nouvelles, de faire rêver suffisamment de personnes pour que ça leur donne l’énergie de construire une autre société. La société actuelle est aussi le fruit d’une histoire, d’une construction, portée par la pub, le cinéma américain, qui a donné envie aux gens de créer ce monde consumériste, capitaliste en croyant que ça nous rendrait heureux.

► Est-ce qu’après la sortie du film, tu as eu l’impression que les choses avaient changé ? Est-ce que tu as pu voir des initiatives nouvelles se revendiquant de l’influence de « Demain » ? 

J’ai beaucoup tourné, j’ai été dans plus de 17 pays, 120 villes. Et les gens me racontaient des histoires de ce qu’ils avaient fait, après le film. On recevait beaucoup de mails, à tel point qu’on a ouvert une section sur le site internet, « Après-Demain », pour que les gens puissent raconter ces histoires et que ce soit accessible à tous, et on y compte maintenant plus de 700 projets !

On a sorti une nouvelle édition du livre, « Demain et après », dans lequel j’ai écrit un nouveau chapitre dans lequel je raconte certaines choses que les gens ont faites et dont j’ai connaissance, qui peuvent être à des niveaux différents : parfois, ce sont des gens qui ont changé des choses dans leur vie, qui se sont mis à recycler, prendre leur vélo, qui ont changé de banque, parfois ce sont des gens qui se sont réunis pour commencer un jardin en permaculture, pour monter une coopérative pour produire de l’énergie renouvelable, organiser des projections avec leurs élus.

Dans ma ville, à Dreux, la mairie a changé son contrat d’électricité pour alimenter les bâtiments publics en 100% d’énergies renouvelables, elle s’est engagée pour avoir 25% d’alimentation locale dans la restauration collective, créer des pistes cyclables lors de la construction des chaussées, faire 40% d’économie d’énergie sur l’éclairage public…

On a aussi eu la chance de faire une projection pour l’ONU à Genève et New York, avec le conseiller spécial de Ban-Ki Moon sur le changement climatique, qui a annoncé que ce film devrait faire partie de la formation des élus, et qu’ils voulaient s’en servir pour pouvoir mobiliser les délégations internationales autour de la question environnementale. Ca a eu un impact indirect au milieu d’autres choses : voir ce film ne suffit probablement pas, il vient comme une étincelle dans une conviction déjà au moins latente.

Ça infuse jusque dans les partis politiques : si les candidats de la gauche, par exemple, mettent des propositions pour l’environnement dans leur programme, ça veut dire qu’ils sentent qu’il y a une demande et un électorat pour ça. A droite, ils n’ont pas encore senti cette demande chez leur électorat, ce qui explique les 5 minutes de débat sur le sujet lors de la primaire. On voit un mouvement assez puissant autour de ça dans les villes, qui sont moteur de changement à ce niveau, avec des exceptions « campagnardes » comme Ungersheim en Alsace.

► Comment envisages-tu l’engagement des jeunes, et plus particulièrement des étudiants, autour de l’écologie ? 

Je trouve qu’un étudiant a infiniment plus de possibilités de s’engager que quelqu’un qui est déjà enfermé dans un boulot. Selon moi, le début de la révolution contre le système c’est justement de sortir de cet esclavage moderne qui oblige les gens à travailler pour avoir un salaire à la fin du mois. C’est une des raisons pour lesquelles l’énergie disponible chez les gens est si faible, parce que toute ton énergie est concentrée à pouvoir survivre, dans nos sociétés.

On commence à te l’apprendre à l’école, puis à l’université : il faut travailler pour avoir un diplôme, pour avoir un boulot, pour payer ton loyer. Donc, si on arrivait à faire sauter ce verrou et à faire en sorte que les gens n’aillent pas travailler pour gagner de l’argent mais pour faire ce pour quoi ils sont doués, exprimer leurs talents et les mettre au service de quelque chose qui a du sens pour eux et serait potentiellement utile à la société, là, la société changerait du tout au tout.

Par exemple, si tu travailles dans une centrale nucléaire, même si tu y vas en vélo, l’essentiel de l’énergie que tu dépenses va toujours dans la centrale nucléaire. Donc pour moi, là où les étudiants peuvent s’engager de la manière la plus forte, c’est en refusant cette logique, en cherchant la chose dans laquelle ils sont doués, qui les passionne le plus, et en trouvant le moyen de faire ça. En créant son propre travail, son entreprise, en s’impliquant dans des ONG.

On aura de toute façon besoin de super-boulangers, super-profs, super-politiciens, super-ingénieurs, de gens décidés à faire leur métier dans le but de construire une société différente. Et quand on est étudiant, on a encore la liberté de ça, par contraste avec les gens plus vieux qui se sentent coincés dans leur boulot, leurs crédits.

► Mais est-ce que les étudiants ne peuvent pas être aussi dans des situations précaires, coincés entre leurs études, une cité U et un boulot ?
Est-ce que vraiment on peut parler de « plus d’énergie disponible », à ce moment-là ? 

J’ai aussi fait ça, mais pour moi le tout c’est de ne pas abandonner ses rêves. Faire plein de petits boulots « alimentaires », ça m’a aussi formé à savoir ce que je ne voulais pas faire, surtout en rencontrant des gens, qui étaient là depuis 30 ans, presque morts dans leur travail à force de manque d’intérêt ou de passion. C’est dommage.

Je me suis fait la promesse de me rappeler que je suis là pour faire quelque chose qui a du sens pour moi. Plus tu t’accroches, plus tu trouves la chose pour laquelle tu es fait, et plus les portes s’ouvrent. On vient te chercher, quand on sent que tu sais faire quelque chose. La première bataille, elle est contre soi-même. Si tu trouves le truc que tu fais mieux que les autres, tu trouveras du boulot.

► Quand on veut s’engager écologiquement, est-on obligé de réduire son confort personnel ? 

Il est certain qu’on va être amenés à renoncer à un certain confort – ou en tout cas, à des choses que nous percevons comme « confortables ».
Dans le fond, tu peux vivre très confortablement en étant engagé écologiquement. Par exemple, il paraît peut-être plus confortable d’aller dans un supermarché pour tout acheter au même endroit, plutôt que d’aller dans cinq commerces différents pour encourager les commerces locaux. Mais quand on y réfléchit, le supermarché est une expérience très désagréable : la lumière, être entouré par des gens partout, dans un endroit sans vie, avec des caissières qui n’ont pas envie d’être là.

Si tu vas au marché, dans des petites boutiques, ça te prend peut-être plus de temps, mais est-ce que ça ne t’a pas coûté moins d’énergie au final ? Passe une heure dans un supermarché, et regarde comment tu es vidé après. Pareil, se dire qu’on peut tout acheter quand on le veut, ça a l’air confortable, mais en réalité ça te mets dans un stress permanent, à essayer d’équilibrer la situation entre ce que tu as envie d’acheter, les crédits que tu dois faire, et ça te mets dans une insécurité intellectuelle, affective, financière. Au final, se contenter de peu c’est aussi très confortable.

C’est aussi s’empêcher de dépendre de ce système qui cherche à nous obliger à travailler pour faire de l’argent pour pouvoir s’acheter plein de choses. Donc c’est reconsidérer ce que ça veut dire que vivre confortablement, se sentir bien dans ses baskets, donner du sens à sa vie… Le consumérisme, au final, ne rend pas tellement heureux : on est le 2ème pays au monde consommateur d’antidépresseurs, c’est bien parce qu’il y a un problème. Ce qui rend heureux, c’est de faire des choses avec lesquelles on se sent cohérent.

► De manière très terre-à-terre, est-ce possible pour une population étudiante d’avoir un engagement écologique fort ?  

Si on est dans une situation très précaire financièrement, c’est sûr que c’est compliqué. Mais quand on est dans un revenu relativement moyen, on voit qu’aller dans une AMAP ou chez des producteurs locaux au marché, ça peut même coûter moins cher. Il faut trouver des plans : certaines personnes me disent que la Ruche qui Dit Oui, ça leur revient moins cher que d’aller au supermarché.

Mais il s’agit d’une comparaison sur des prix médians, pas sur des premiers prix. Après, faire en sorte d’acheter moins de superflu, de chauffer à 19°C plutôt qu’à 22°C, d’acheter des fringues dans une friperie, ça peut aussi permettre de faire des économies, et ça rejoint une démarche environnementale.

► Aurais-tu un conseil à l’intention des jeunes qui souhaitent s’engager dans une démarche plus environnementale, mais ne savent pas par où commencer ? 

Le conseil que je donne le plus souvent, c’est : réfléchis à ce que tu ferais comme métier, si tu n’avais besoin d’aucun argent et que tu avais 20 millions d’euros sur ton compte en banque. Et fais-le. C’est plus important que prendre son vélo, manger moins de viande, etc.

Ensuite, si tu veux vraiment t’engager écologiquement, commence par bouquiner pour comprendre comment on en est arrivés là : les livres de Pierre Rhabi, de « Demain », de Noam Chomsky, de Naomi Klein… Ces livres essaient d’analyser la situation et permettent de comprendre par soi-même, sans rentrer simplement dans le moule des ONG qui nous dictent une ligne de conduite, dans le prêt-à-penser.

En fait, il faut essayer d’aller au fond des choses, pas juste essayer de faire des petits gestes qui réparent mais essayer de comprendre le pourquoi du comment. Te dire « dans tout ce que je fais dans ma vie, comment est-ce que je peux avoir le moins d’impact possible sur les autres êtres humains, sur ce qui m’entoure ? ». Et ça touche tous les domaines de la vie : les vêtements, la nourriture, les cosmétiques, les produits d’entretien, les courses – donc, bouquiner, ça revient à se donner une grille de lecture de son propre quotidien.

► Quelle est ton attitude face à des personnes fondamentalement opposées à l’idée d’un engagement écologique ? 

Au bout de dix ans de travail sur la question, j’en viens à me dire qu’essayer de convaincre les gens qui s’en fichent, ça ne sert vraiment à rien, c’est une perte d’énergie. La seule chose qui peut convaincre les autres, c’est l’exemple que tu donnes. C’est une citation de Gandhi : « montrer l’exemple n’est pas la meilleure façon de convaincre ; c’est la seule ». Le nombre de potes à moi qui sont devenus végétariens parce qu’au final je le suis devenu, que chez moi il y avait donc deux plats, que ça les tiraillait depuis un moment sans oser se lancer, et que finalement cet espace qui s’est créé leur a permis de le faire, au final c’était beaucoup plus efficace que de leur faire la morale.

Quelle est ta réaction face à l’élection de Trump par exemple ? Est-ce qu’on n’a pas, finalement, un sentiment de dépossession vis-à-vis de son engagement écologique face à ce type d’événements ? 

On se sent découragé, déprimé, on se demande à quoi ça sert, ce qu’on fait. Et en même temps, on se rend compte du chemin qu’il reste à parcourir : on ne voit que des gens qui sont d’accord avec nous dans notre quotidien, et là, on est confrontés à une autre réalité. C’est le grand débat qu’il y a en ce moment avec les algorithmes des réseaux sociaux – au final, c’est pareil dans la vie aussi.

Les américains démocrates disent souvent n’avoir jamais croisé ou parlé avec un électeur pro-Trump. Il y a un côté sain dans le sens où ça nous montre qu’il y a encore des efforts à faire pour relier les gens les uns aux autres, pour parler à ceux qui sont encore très loin des considérations environnementales. J’essaie de positiver en me disant que ça peut accélérer la mobilisation, mais au vu des dégâts possibles sur quatre ans, c’est décourageant.

►  Les engagements pris par la municipalité de Strasbourg, notamment sur les « mandats » concernant les déchets (« Ville zéro déchet, zéro gaspillage ») et la pollution (« Villes respirables en cinq ans ») te paraissent-ils suffisants ?

On est dans une situation tellement grave et tellement extrême, que ça ne peut jamais être suffisant. Mais en même temps, c’est déjà bien et je pense qu’il faut arriver à se réjouir et à célébrer ce type d’initiatives, parce qu’elles sont peu nombreuses. Il faut montrer ces exemples aux élus pour dire que c’est possible.

Ce que je remarque, c’est que les villes sont vraiment des moteurs de changement au niveau environnemental. Elles ont compris quelque chose. Anne Hidalgo me racontait l’autre jour que les lobbys ont aussi compris. On ne les voyait jamais avant, ils n’avaient pas imaginé qu’on puisse les remettre en cause au niveau des villes.

Mais avec ce qu’elle est en train de faire à Paris, c’est-à-dire interdire les véhicules diesel, les voitures les plus polluantes, limiter la circulation, elle s’est retrouvée avec le patron de PSA [Peugeot-Citroën], venu la menacer dans son bureau, lui disant de retirer ses mesures et la menaçant de la rendre responsable de toutes les destruction d’emplois dans le secteur de l’automobile. Elle lui a rétorqué qu’elle rendrait les menaces publiques. Donc, en fait les villes prennent vraiment le lead, et on le voit aussi à ce type de fait : les grands patrons s’intéressent à menacer ou essayer de corrompre les maires.

Si cette interview t’a inspiré(e), n’hésite pas à consulter le site web du film « Demain » en cliquant —> ici. 

SOLÈNE FALK

AUCUN COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE