Dans la série « Jean-Michel Cliché a dit », on part d’un propos tranché souvent entendu et rarement justifié qu’on va vérifier sur le terrain. Aujourd’hui : les jeunes actifs.

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Gina, 24 ans – Niveau bac+3

« J’espère qu’en parler va m’aider à me réparer… » C’est par cette phrase lourde de sens que Gina, le regard embué mais déterminé, commence son récit. À seulement 24 ans, la jeune femme raconte le dommage corporel irréversible et le préjudice moral persévérant imposés par sa brève insertion dans le monde du travail. Encore fragile, elle se replonge avec courage dans deux années d’un apprentissage en fleuristerie rythmé par les abus, une situation connue mais négligée par son centre de formation, dans l’espoir de protéger les étudiants et de sensibiliser les administrations. « Le commerce des fleurs est un tout petit milieu, j’ai peur de ne plus jamais travailler parce que j’ai parlé… Mais j’ai encore plus peur de travailler de nouveau dans de telles conditions. Se taire, c’est laisser faire. »

Un premier parcours universitaire qui lui coûte sa santé

Après un bac économique et social « pour le versant social plus qu’économique », Gina intègre la faculté d’arts appliqués. Pour financer ses études, elle cumule les heures de ménage à domicile et de garde d’enfants au noir en parallèle de ses études. Deux années de ce rythme effréné plus tard, le verdict du médecin qu’elle consulte pour une douleur paralysante au bras est sans appel : « Continuez comme ça jusqu’au master et vous en perdrez la mobilité. » Contrainte d’abandonner la plupart de ses activités rémunérées, Gina, bloquée, se retrouve dans l’incapacité de poursuivre ses études universitaires en master. C’est amère qu’elle quitte la faculté avec une licence et une tendinite chronique…

Pendant l’année qui suit son départ forcé de l’université, Gina exerce les quelques activités rémunérées qui lui sont encore accessibles malgré sa tendinite : « Les bars recrutent régulièrement, mais il m’est impossible de tirer plus de dix pressions de suite sans que mes tendons se renflamment sous ce geste répétitif. » Limitée à la vente en boutique, elle réalise qu’elle aime être en contact avec la clientèle. Cette appréciation, combinée à son besoin de créativité, oriente sa recherche d’une formation en alternance vers le CAP : « C’est le type de parcours qu’on n’envisage pas quand on a le bac, alors que c’est un format rémunéré adapté aux personnes qui, comme moi, n’ont pas de soutien financier. » Le métier de fleuriste remplissant ses critères, Gina se met en quête d’un maître d’apprentissage…

Un essai féérique pour une réalité chaotique

Gina trouve rapidement un formateur dans une fleuristerie strasbourgeoise proche des institutions européennes. Elle y réalise un essai qui l’emballe positivement : « Dans une ambiance agréable, je découvre que j’adore travailler les fleurs ! Je me dis que j’ai enfin trouvé ma place. Je suis passionnée, mon travail est valorisé… Je signe sans attendre. » Gina fait une pause dans son récit. Les yeux brouillés et les mains crispées, elle reprend d’une voix tremblante : « Avec le recul, je me dis que je me suis menti. J’avais trop besoin de cette alternance, c’était ma seule chance d’avoir un diplôme… Il fallait que ça marche. » Son apprentissage signé, la lune de miel prend fin : Gina remarque des dysfonctionnements perturbants… L’apprentie souriante à laquelle elle tente de se confier la coupe, l’air grave : « Fais attention. »

« Fais attention. » Ces deux mots glissés en un souffle viennent légitimer la gêne ressentie par Gina vis-à-vis du fonctionnement de la fleuristerie… Il y a, d’abord, l’absence d’emploi du temps. Gina apprend ses horaires du lendemain la veille au soir, dans un SMS tardif. « Je n’osais pas prendre d’engagements personnels. Je n’avais pas de vie, je lui appartenais. » Il y a ensuite les absences répétées de son maître d’apprentissage, qui charge alors les jeunes apprentis de tenir la boutique pour lui, tout seuls, sans responsable légal. Il y a aussi cette arrière-cour humide infestée de nuisibles et ravagée de moisissures, qu’il les somme de nettoyer avec des produits toxiques sans leur fournir de matériel de protection, et ce été comme hier : « Mes voies respiratoires étaient constamment irritées, et ma tendinite de nouveau douloureuse à force de frotter le sol toute la journée… » Il y a, enfin, les sanctions qui suivent la moindre erreur des jeunes apprentis lorsqu’ils sont enfin autorisés à travailler les fleurs : « J’ai été traitée d’incapable, de bonne à rien, privée de pause pendant dix heures, interdite de fleurs pendant quinze jours… Alors que j’étais supposée apprendre, ce qui, je crois, implique de faire des erreurs. »

Un réseau d’aides inefficace

Effrayée par la mise en garde de son homologue apprentie, Gina subit silencieusement ces conditions de travail malsaines pendant plusieurs mois, jusqu’au jour où elle observe que ses heures supplémentaires, consignées dans un carnet disposé à cet effet par sa patronne, ne lui sont pas payées. Cette fois, ç’en est trop pour Gina qui, assurée du caractère illégal de ces impayés, ose aborder le sujet avec le bras droit de son maître d’apprentissage, un employé plus ancien en position de l’aider : « Il a validé mes observations, compati à ma peine et dit qu’il ferait le nécessaire. J’étais soulagée : je n’étais ni folle ni seule. » Le lendemain matin, le patron de Gina lui désigne l’espace vide auparavant occupé par le carnet d’heures supplémentaires : « Vous n’avez pas de preuves. Estimez-vous heureuse que je vous garde malgré vos mensonges ! » Son bras droit est aux abonnés absents…

Gina paye cher sa demande d’aide : son patron redouble de méchanceté envers elle, tandis qu’elle réalise toute l’étendue de sa solitude et surtout, de son impuissance. Désespérée, elle observe que des insultes personnelles s’ajoutent aux sanctions habituelles, telles que les livraisons éloignées sans délai ou encore l’entretien de plantes tardif chez des particuliers. « Un jour, le chien d’une cliente a fait ses besoins dans la boutique. Plus tôt, mon patron m’avait interdit de manger pour préparer des fleurs, je n’avais donc pas toute ma tête… J’ai glissé dessus et je suis tombée dedans. En me regardant de haut, il m’a dit que j’étais dégueulasse… Dégueulasse comme cette merde. » Entre deux invectives, le maître d’apprentissage de Gina lui rappelle qu’il a les moyens d’empêcher son insertion future. De quoi lui passer l’envie de signaler sa situation à la Chambre des Métiers d’Alsace…

De retour sur les bancs de son centre de formation, la fatigue évidente de Gina interroge ses camarades les plus proches. Avant le début d’un cours, elle leur expose sa situation, et se détend à mesure que leurs yeux s’écarquillent : ce qu’elle vit n’est effectivement pas normal, et sa souffrance est parfaitement compréhensible. L’enseignant s’installe dans la salle intercepte la conversation, et murmure à Gina de le retrouver à l’issue du cours. « Ça y est, c’est terminé : il va m’aider, je suis sauvée. » Quelques heures plus tard, elle rejoint son enseignant avec un sourire reconnaissant… Et reçoit un soufflet. « Il me demande comment je peux oser salir la réputation de mon tuteur, son ami, un professionnel généreux qui prend de son temps pour former tant d’apprentis chaque année… » Gina rentre chez elle en larmes : elle est seule.

Un traumatisme crânien qui lui ramène à la vie

Au terme de sa première année d’apprentissage, Gina est convoquée chez son maître pour un bilan. C’est avec une tendinite enflammée par les nettoyages punitifs, une silhouette émaciée par les repas interdits et un ego atrophié par les insultes quotidiennes, que la jeune femme se rend chez son tuteur : « Il a exigé que je me rende à son domicile, sûrement pour me faire peur… C’était réussi, j’étais terrifiée. » Finalement, le patron de Gina se contente de lui dire qu’elle fait tout mal, qu’elle est mentalement dérangée et qu’elle devrait consulter, « avec un sourire figé, faussement compatissant… Il semblait convaincu qu’il me rendait service. » Comme toutes les victimes de harcèlement, épuisée, Gina en vient à douter d’elle-même : « Et si c’était vrai ? Et si j’étais folle ? Et si je le méritais ? » Gina entre en dépression. Elle perd alors son dernier soutien : le sien.

La deuxième année d’apprentissage de Gina ne se déroule pas très différemment de la première, c’est-à-dire rythmée par les insultes, les punitions et les menaces ; à cela près que Gina, brisée, ne résiste plus. Elle ne recherche plus d’aide, convaincue qu’elle est dérangée, qu’elle a tort et qu’elle mérite son sort. « Je n’étais qu’angoisse, et dégoût. » Un midi, à la sortie d’une matinée de cours, le bras droit de son maître d’apprentissage vient la chercher pour qu’elle l’aide à boucler une commande, la privant de repas. Le travail terminé, il lui confie un bouquet à livrer rapidement à l’autre bout de Strasbourg. Gina grimpe sur son vélo, le ventre vide et la vision brouillée. Elle pédale vite, consciente de la punition que lui vaudrait un retard… Trop vite. Gina se fait renverser par une voiture et atterrit sur la tête. Tout devient noir. « Un instant, j’ai imaginé la réaction de mon patron, et j’ai pensé qu’il valait mieux que je meurs. »

Lorsqu’elle se réveille, Gina est entourée de pompiers qui l’empêchent de se lever. Encore sonnée, elle éclate en sanglots : « S’il vous plaît, vous ne comprenez pas, je ne peux pas être en retard… Il me tuera. » À l’hôpital, les examens révèlent une commotion cérébrale et une perte définitive de deux points d’audition… Appelée par le service, le tuteur de Gina déclare que cette dernière ne travaillait pas « puisqu’elle était en cours aujourd’hui » afin que l’accident ne soit pas considéré comme un incident du travail. En rentrant chez elle, secouée, Gina réalise que sa première pensée en revenant à elle a été pour son maître et non pour son état : « J’ai réalisé qu’il me tuait déjà et que personne, moi incluse, ne méritait ça. » Lors de son arrêt-maladie, Gina écrit une lettre avec accusé de réception à son maître d’apprentissage. Elle y défend ses droits et propose des solutions. À son retour de congés, son maître d’apprentissage l’enferme dans la cave et sort une liste de propositions remaniées qu’il lui ordonne de signer. Gina, bloquée, accepte de signer… Qu’elle refuse ! « J’ai écrit pas d’accord, suivi de mon nom. » La Gina combattive est de retour.

Une fin pas si heureuse

L’apprentissage de Gina prend fin quelques mois plus tard par une rupture à l’amiable, que son patron lui concède pour cesser de payer ses arrêts-maladie. Les deux mois qui suivent, Gina s’entraîne d’arrache-pied depuis chez elle aux épreuves pratiques du CAP ; elle ne s’y sent pas suffisamment préparer à l’issue de ces deux années d’apprentissage spécialité grattage de moisi et réception d’insultes. Son diplôme en poche, Gina se trouve finalement incapable de répondre à la moindre offre d’emploi, traumatisée par cette expérience qu’elle a trop peur de revivre… Sans activité, elle travaille aujourd’hui à se reconstruire avec l’aide d’un psychologue, qu’elle a de plus en plus de mal à payer. Insultée, abusée, menacée, Gina a continué à faire son travail aussi bien que possible jusqu’à la fin de son contrat. Elle a tout donné pour ne rien obtenir. Sans soutien financier, elle s’est battue seule pour trouver sa place… Jusqu’à se perdre.


« Les jeunes travailleurs sont immatures et désengagés. »
« Ils veulent tout avoir sans jamais rien faire. »
« Ils sont surdiplômés, complètement déconnectés, extrêmement privilégiés. »

Ah oui, vraiment ?

9 COMMENTAIRES

  1. Très beau reportage! Rempli de déception, mais aussi d’espoir! J’ai travaillé pendant 4 ans dans un organisme de formation pour jeune en alternance, et je sais que le 1er emploi ne rempli pas toujours les attentes et les espérances.
    L’histoire de Gina me sidère, toutes ces personnes qui ne sont pas intervenues sont coupables! Dommage que vous ne puissiez pas donner le nom de ce fleuriste à éviter à tout prix! En tout cas, je souhaite à Gina beaucoup de courage. Elle trouvera j’en suis sûre un employeur, qui lui redonnera confiance en elle.
    Merci pour cette belle série de portraits!

    • Merci à vous pour ce beau retour ! Malheureusement nous ne pouvons identifier le fleuriste en question sans faire risquer à Gina son avenir professionnel, voire même un procès en diffamation (cruelle ironie)… Elle vous remercie de tout coeur pour vos encouragements qui la touchent énormément.

  2. Je suis boulversé par ce témoignage!! Pauvre Gina le mot n’est pas assez fort! Comment un Patron peut être aussi insensible a vouloir tout exiger de son apprenti et ne rien donné en retour, la privé de repas ect…..
    De nos jours il y a encore des gens malheureusement qui profite des autres et on aucun état d’âme, ces gens infligent des traumatismes a vie de jeune personne encore pleine de vie et d’espoir.
    Ce fleuriste mérite un procès et un bon coup de p…. si je serais le frère de Gina ou un proche ce fleuriste se souviendra de moi.

    De tout coeur j’espère que Gina pourras surmonter ces épreuves douloureuses, en trouvant sa voie et accompagné par des personnes qui l’entourent et la protège.
    Courage Gina.

    Merci pour se témoignage poignant.

  3. Votre reportage est vraiment superbe. Je suis contente de suivre Pokaa pour leurs petits articles, mais encore plus que ce face à face avec le réel. Ce reportage ne me laisse pas indifférente, de part son écriture et de par son humanité ambiante.
    Félicitations à la rédaction et à tous ceux qui ont eu le courage de témoigner et tout ce qui ont écoutés attentivement ses témoignages.
    Je ne souhaite que du bonheur aux jeunes motivés qui ont envie de travailler (étant moi-même dans ce cas) et à qui on ne laisse pas leurs chance ou bien qu’on détruit à coup de culpabilité.

  4. Reportage très intéressant sur la difficulté de trouver sa voie et l’insertion dans un monde du travail toujours plus cruel et violent (littéralement violent pour cette pauvre apprentie fleuriste, c’est vraiment honteux cette histoire.)
    Je reste déçu de ne pas voir une ou 2 « success story » pour contre-balancer toutes ces galères. J’imagine que ce n’était pas le but de l’article mais c’est assez déprimant et un peu décourageant pour les étudiants actuels.
    Un très bon article malgré cela, félicitations à la rédaction et bon courage aux personnes interrogées, surtout Gina.

    • Merci pour ce retour TimmyK !
      Vous imaginez bien, le but de cette série d’articles n’est pas de déprimer ni décourager le lectorat, et elle comporte à mon sens de nombreuses success stories. Malgré sa rupture familiale, Adriano a décroché un CDI comme commercial dans une entreprise qui le valorise ; si Lucile ne se retrouvait pas dans son job de rêve suivant son parcours d’excellente, cela lui a permis de réaliser son affection pour l’enseignement, qui la fait aujourd’hui vibrer ; ce qui a commencé comme un job alimentaire pour Marie est désormais un emploi qu’elle apprécie, et qui l’a amenée à reconsidérer sa vision du travail et de la réussite… Malgré des parcours semés d’embuches ces personnes se sentent bien là où elles sont aujourd’hui, et c’est pour moi un succès.

      • Je me suis peut-être mal exprimé en parlant de « success story », je ne cherchais pas à dénigrer le parcours de ces gens, bien au contraire.
        Ce que j’entendais par ce terme mal choisi, et je vais prendre mon cas personnel pour l’illustrer, c’est que malgré un parcours scolaire sur la papier  » exemplaire », dans mon domaine de prédilection (ma vocation si l’on veut), cela n’empêche pas d’avoir lors de l’insertion professionnelle des déboires, des responsables/chefs peu scrupuleux, qui vous font douter sur vos choix. Ce n’est qu’au 3ème employeur que j’ai trouvé une situation intéressante, après 2 ans complique sur beaucoup de points.
        Encore une fois, ce n’était qu’une petite remarque qui ne change pas le fait que l’article était très intéressant.

  5. Je ne préjuge de rien, mais je suis tout de même étonné: vous n’avez pas contacté le maître d’apprentissage pour recueillir sa version de l’histoire ? Dans ces affaires, les choses sont rarement aussi tranchées, et je suis toujours un peu gêné de ne lire qu’un seul point de vue. Y a-t-il eu plainte ? Des documents étayant les éléments relatés ? Enfermer une personne dans une cave, c’est de la séquestration et c’est puni par la loi…

    • Bonjour Nico,
      Mon travail de rédactrice ne se substitue pas à celui de la justice. Avec ces séries, je donne la possibilité à des jeunes de raconter leur expérience propre, d’exprimer leur ressenti subjectif, ici sur l’insertion professionnelle. Il ne me revient pas de statuer sur les faits, ma volonté étant plutôt de transmettre une réalité parmi d’autres, celle de mes sujets, dont les confidences sont facilitées par ce principe de non-jugement.
      Par ailleurs, pour avoir fait moi-même l’expérience de harcèlement moral, les choses peuvent malheureusement bien être aussi tranchées… Avant d’intégrer la rédaction, j’ai démissionné d’un emploi en raison d’insultes d’un membre de la direction sur mon physique. La personne en question ne l’a bien entendu pas écrit et signé sur un document officiel, et les collègues présents n’ont pas souhaité témoigner pour protéger leur emploi actuel et leur insertion future.

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