Nous sommes en mars 2017. La rumeur sur l’homosexualité d’Emmanuel Macron persiste, malgré le démenti, non sans humour, de l’intéressé dès février. En avril, dans un entretien avec le Parisien, il déclare : « Cela en dit long sur l’homophobie rampante, car ce qu’on me reprochait c’est d’être homosexuel comme si c’était une tare. »

Nous sommes en avril 2017. Le quotidien indépendant russe Novaya Gazeta révèle que des centaines d’homosexuels tchéchènes sont enlevés, emprisonnés et torturés par la police et l’armée du pays. Le président Ramzane Kadyrov, propulsé à la tête de l’État Tchétchène par Vladimir Poutine, déclare à Russia Today, chaîne financée par l’État russe : « On ne peut pas détenir ou persécuter des gens qui n’existent pas dans la République. Les hommes ici ont un mode de vie sain : ils font du sport et n’ont qu’une orientation sexuelle. »

Nous sommes en mai 2017. Le présentateur de l’émission « Touche pas à mon poste » Cyril Hanouna piège des homosexuels en direct, devant 1,54 million de téléspectateurs. Dans les jours qui suivent, le CSA reçoit plus de 20 000 plaintes dénonçant la séquence dans laquelle l’animateur, qui s’est fait passer pour un bisexuel anonyme en recherche de partenaires sur un site de rencontres, encourage les hommes qui répondent à son annonce à exposer leurs désirs et donc leur orientation sexuelle à l’antenne, sous les rires retenus d’un public complice.

Nous sommes en juin 2017. Alors que l’homosexualité est représentée dans l’actualité récente comme un reproche, une maladie ou une farce, le collectif FestiGays organise sa 16ème Marche des Visibilités, autrement connue sous le nom de Gay Pride, à Strasbourg. En cette année très politique, le thème de la manifestation qui se tiendra le samedi 10 juin, à la veille des élections législatives, l’est tout autant : « Liberté, respect, droits, égalité : tou-te-s aux urnes ! » Car au-delà de ce qu’on pourrait être tentés de considérer comme un après-midi festif, l’événement est aussi l’occasion, pour les associations qui y participent, d’interpeller les pouvoirs publics…


La naissance contestataire d’un événement militant

En 2002, la maire de Strasbourg Fabienne Keller s’oppose à la tenue d’une marche des fiertés strasbourgeoise, un événement qui d’après elle trahit les valeurs républicaines traditionnelles. Dans une interview pour le magazine Têtu, elle déclare : « D’un côté, les gens sont libres d’avoir la vie sexuelle qu’ils souhaitent en privé, dès lors qu’elle préserve les enfants. En revanche, je suis un peu plus réticence sur tout ce qui concerne l’affirmation, la démonstration de pratiques sexuelles… Les choix personnels de chacun ne doivent pas être affichés comme une bannière. » En réponse à cette déclaration, qui confond orientation sexuelle imposée et pratique sexuelle choisie, ce sont plus de 3 000 personnes qui se rassemblent dans les rues de Strasbourg pour exprimer le besoin et obtenir le droit de manifester. La Marche des Visibilités est née.

Aujourd’hui, le collectif organisateur de l’événement FestiGays, créé dans le but de fédérer un maximum d’associations locales LGBT, entretient de bons rapports avec la Ville. Yves Lorentz, président de l’association, cite notamment la subvention de fonctionnement versée au centre LGBTI alsacien La Station, dont l’ouverture en 2011 constituait une promesse de campagne de l’actuel maire de Strasbourg Roland Ries. « La ville de Strasbourg nous soutient. Pour la Marche nous bénéficions d’un prêt important de matériel, qui nous permet de concentrer notre budget dans le financement quasi-intégral des stands et des chars des associations participantes. C’est une exception en France ! » Pour autant, le collectif FestiGays continue de saisir l’événement pour apostropher les autorités sur la réalité toujours difficile de la communauté LGBT…


Un événement aussi festif que revendicatif

Dans son rapport de l’année 2016, l’association SOS Homophobie recense une augmentation de presque 20% des seuls actes homophobes, de 50% des actes biphobes et de 80% des actes transphobes en France. Virginie Godet, vice-présidente de l’association, attribue cette hausse alarmante au discours anti-LGBT de la Manif pour tous et de Sens commun, qui vient légitimer par son poids médiatique la haine d’une minorité de français envers une communauté victime d’une agression physique tous les trois jours en moyenne, et qui admet un taux de suicide 3 à 4 fois plus important que celui de la population hétérosexuelle.

À Strasbourg, le président du collectif organisateur FestiGays Yves Lorentz fait état d’une ville « assez privilégiée », où l’on dénombre « peu de plaintes pour agressions homophobes » et où la municipalité « très ouverte aux questions LGBT » réalise chaque année « des campagnes de lutte contre les discriminations ». Pour autant, la Marche des Visibilités strasbourgeoise reste un événement profondément militant. Dans son communiqué de presse, l’association détaille les revendications portées par cette Gay Pride qui ciblent principalement « les droits des Trans et des familles homoparentales » : « Nous exprimons notre exigence que le changement d’état civil soit enfin libre et gratuit pour les personnes trans, sans expertise médicale ; que la filiation soit enfin assurée au sein des familles homoparentales ; que toutes les femmes sans distinction puissent bénéficier de la PMA. »

La Marche des Visibilités est donc « un moment exutoire, permettant toutes les fantaisies dans un monde normatif »« tenues excentriques et musique techno rejoignent les revendications portées par les associations » participantes – soit un événement aussi festif qu’engagé. Yves Lorentz déplore d’ailleurs une couverture médiatique axée sur l’esthétique transgressive que certains marcheurs adoptent : « Les photos de la Gay Pride diffusées par la presse ne montrent que les plumes et les cuirs, alors qu’ils marchent sous des banderoles militantes avec des jeunes et des familles. » « L’orientation sexuelle est la première cause de suicide chez les adolescents. Le jour de la Marche, ils peuvent se renseigner anonymement auprès des différents stands du village associatif place de l’Université. On y reçoit beaucoup de parents en quête de réponses. » Ce samedi 10 juin, plus de 10 000 personnes sont attendues pour les soutenir.

« Avec la Marche des Visibilités, on dit à nos jeunes comme à nos moins jeunes : soyez fiers de ce que vous êtes. »

Yves Lorentz, président du collectif FestiGays


INFORMATIONS PRATIQUES


Le départ de la Marche des Visibilités 2017 est fixé à 14h place de l’Université, devant le Palais Universitaire, où sera installé le village associatif regroupant stands militants et commerciaux, ainsi qu’une buvette proposant de la petite restauration. Les militants défileront ensuite dans toute la ville, escortés par les chars des partenaires, selon le tracé ci-dessous.

Le soir, le collectif FestiGays organise l’incontournable « Nuit des FestiGays » qui vient clôturer la Marche en rassemblant plus de 1 500 personnes. Elle se déroulera au Studio Saglio (Plaines des Bouchers), desservi par une navette gratuite au départ de l’Ancienne Douane de minuit à 6h du matin pour l’occasion. Les bénéfices de la soirée constituent la ressource principale pour l’organisation de la Marche des Visibilités et du village associatif.

Photos prises par Nicolas Busser lors de l’édition 2016, publiées avec l’aimable autorisation de Yves Lorentz, président du collectif FestiGays

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