Le nouvel Observateur, la librairie Kleber et le Club de la presse de Strasbourg organisaient vendredi et samedi derniers Les journées de l’Obs avec pour thème principal, le progrès.


Dans le cadre de notre projet Pokaa2017, nous vous avions invité à y laisser traîner un œil et à y jeter un coup d’oreille mais pour ceux qui n’ont pas pu s’y rendre voilà un petit résumé de 3 des 14 conférences des journées de l’Obs.

► Faire de la politique autrement : Est-ce vraiment possible ? Maintenant ?

  • Collectif « Ma voix » qui milite pour la démocratie directe
  • Elliot Lepers, designer de politique et militant numérique
  • Pierre Larrouturou, économiste et militant de la réduction du temps de travail
  • Fréderic Worms, professeur de philosophie contemporaine de l’Ecole normale supérieure

La salle blanche de la librairie Kleber, à trois quarts pleine accueillait vendredi 3 Mars à partir de 18h un débat sur la démocratie modéré par le directeur de l’Obs, Matthieu Croissandeau.

Ce dernier a introduit le thème en expliquant que cette envie de changement de système, cette fatigue démocratique a deux faces. L’une, obscure, s’illustre par le fait qu’un français sur cinq souhaite un régime totalitaire (une étude Ipsos-Sopra Steria pour « Le Monde » en novembre 2016 révèle que 18% des Français opteraient pour une alternative autoritaire à notre modèle démocratique actuel). L’autre face du rejet du système actuel est plus constructive et viserait à faire ensemble de la politiquement autrement, mais comment ?

Le philosophe, Frédéric Worms, explique qu’il faut penser ce changement intelligemment, changer les pratiques sans changer les principes de justice, d’égalité et de fraternité. Changer les pratiques surtout parce qu’elles ne sont pas (ou plus) à la hauteur des principes, mais surtout conserver les idées démocratiques.

En somme, ne pas faire de la politique autrement une fin en soi et de la transgression un dogme, en fait ne pas jeter le bébé des principes avec l’eau des pratiques. Il y aurait une part de fascisme dans chaque démocratie, alors il préconise une grande attention à comment penser le changement (plutôt que changer le pansement comme aurait dit Francis Blanche) sans jamais tomber dans la face obscure dont parlait dans son introduction le directeur de l’Obs.

L’économiste, Pierre Larrouturou, aussi ancien du Parti Socialiste, proche de Rocard, et maintenant militant des 32h à Nouvelle Donne explique que, pour lui, on ne peut pas changer la politique sans avoir un pied dedans et l’autre dehors. Il utilise l’image de la tenaille: faire de la politique en dehors des institutions, concrètement avec des initiatives citoyenne et en même temps faire de la politique dedans pour ne pas laisser la voie libre à ceux qui représentent un système dont il ne veut plus.

Le designer de politique, Eliott Lepers, conçoit internet comme un catalyseur de mouvements sociaux mais pas comme une révolution car « le rapport de force reste le même ». Par contre il considère que cet accès à l’information, notamment depuis Wikileaks, modifie notre rapport aux politique (et au politique) en nous donnant accès à la réalité de ce qui se cache derrière le pouvoir.

« A côté de l’atrophie des institutions, il y a une autre manière de faire de la politique. Il faut élargir le champs de ce qui est politique ». Ne pas acheter son livre sur amazone mais dans une librairie, devenir écolo et végétarien, diriger de manière plus horizontale son entreprise, éteindre les lumières en partant mais toujours laisser allumé l’esprit politique en déclarant, comme le jeune militant numérique le fait, que la politique n’est pas que dans les institutions, elle est dans la vie de tous les jours.

Le collectif Ma voix milite pour une démocratie plus directe et tentera, lors des prochaines législatives, de gagner plusieurs sièges pour leurs candidats-citoyens tirés au sort. Les deux membres présents à la conférence, le strasbourgeois Bernard et la parisienne Quitterie, ont expliqué que pour eux la république était surtout une matière vivante où le citoyen devait être acteur plutôt que spectateur. Plus de précisions sur leur démarche ici.


► L’homme, esclave du numérique ?

  • Alain Bensoussan, avocat à la cour d’appel de Paris, spécialisé en droit des technologies
  • Mark Alizart, philosophe, auteur de « Informatique céleste »
  • Michel Nachez, docteur en anthropologie
  • Olivier Crouzet, directeur pédagogique de l’Ecole 42

Le débat avait lieu samedi 4 Mars dans la salle blanche de la librairie Kleber et a été modérée par Xavier de La Porte, journaliste Débats à « l’Obs ».

Selon Alain Bensoussan il est primordial de ne pas traiter l’erreur du robot comme celle de l’humain car elles sont différentes en tous point. L’avocat illustre son propos par un cas réel auquel  il s’est retrouvé confronté à la cour d’appel de Paris. Une patiente a préféré confier le diagnostic de son cancer à un docteur qu’au robot-docteur Watson. Cependant quand le docteur a une chance sur deux de se tromper, Watson en a une sur cent, non pas parce qu’il est plus intelligent mais parce qu’il cumule les connaissances de centaines de docteurs et de scientifiques.

« Créé en 2006 par IBM, le robot Watson est un système informatique apte à se procurer, mobiliser et octroyer des connaissances…  Par exemple, pour traiter les innombrables dossiers et les publications scientifiques nécessaires aux diagnostics et traitements des patients que les médecins ne parviennent plus à lire, il suffit au robot Watson d’être programmé afin de pouvoir comprendre l’ensemble des informations et donner des résultats de son analyse en un rien de temps. » Le reste de l’article est à retrouver ici.

Michel Nachez, lui, milite pour des algorithmes éthiques, mettre des valeurs dans les nouvelles technologies, donner des limites, mettre un stop à l’utilisation inhumaine de la robotique.

Devrimb/iStock

Ce à quoi Mark Alizart répond: « Pourquoi une machine war n’aurait pas l’intelligence humaine de dire non à certains ordres comme celle d’aller tuer ? ». En effet, même si aujourd’hui l’intelligence artificielle en est encore à ses balbutiements, les recherches évoluent très rapidement et vont de plus en plus vers une atomisation des robots. Au delà des fantasmes, le philosophe, imagine un futur où des robots éthiques pourront refuser des ordres venant d’humains.

Enfin tous s’accordent aujourd’hui pour dire que la question qui se pose et se posera encore plus dans très peu de temps est celle de la gouvernance des robots. Ne surtout pas la laisser aux multinationales comme c’est actuellement le cas, et mettre du droit aussi pour les robots qui ne sont ni des objets + ni des hommes – mais des entités particulières à appréhender en tant que tels.

► Le progrès est-il progressiste ?

  • Edgar Morin, sociologue et philosophe

Le débat, animé par Matthieu Croissandeau, directeur de « l’Obs », avait lieu à l’Opéra National du Rhin samedi soir. L’orchestre, quasiment plein, a bu les paroles du sociologue avec délectation pendant un peu plus d’une heure.

©Pierre Haski

Petit résumé du grand exposé d’Edgar Morin, le penseur constructiviste, le philosophe français et l’infatigable militant pacifiste.

Le progrès est dans la nature mais est fondamentalement marginal, par exemple il n’y a eu qu’une seule fois la création de la vie, ensuite toutes les formes de vie se sont développées à partir d’un même code ADN.  Aussi, la déviance est à l’origine de tout progrès, dans tous les domaines l’histoire a avancé parce qu’il y a eu des personnes qui se sont éloignées du chemin prédéfini. L’exemple qu’utilise le philosophe est entre autre celui de Marx, un déviant à son époque, le symbole de tout un courant de pensée aujourd’hui.

Edgar Morin en vient ensuite à la construction étape par étape de nos sociétés, bien que la civilisation soit un grand progrès elle s’est aussi accompagnée dans son histoire de très nombreuses pertes: guerres, esclavage, perte de la fraternité, colonialisme… Avec chaque grand progrès vient de grandes pertes. Par exemple, c’est grâce aux progrès de la science que l’humain a inventé la bombe atomique qui est une avancée technologique mais qui amène pourtant à une sévère régression de civilisation.

Edgar Morin par ©Hamilton/Rea

Il existerait deux formes de barbarie qui iraient à l’encontre du progrès :

  • La barbarie violente classique
  • La déshumanisation par le calcul et l’hégémonie du profit qui nierait l’humanité de l’humanité

Le calcul serait présent partout, et on tenterait aujourd’hui d’augmenter l’humain lui-même pour le rendre plus intelligent, plus compétitif, plus tout. Cependant, pour le penseur, le but n’est pas d’augmenter l’homme mais de le modifier. Les algorithmes et l’intelligence artificielle sont, pour Edgar Morin, des progrès technologiques mais pas forcément des progrès pour la société parce qu’on ne peut pas tout prévoir, tout calculer, tout coder. On n’a prévu ni le requiem de Mozart, ni la machine à vapeur et pourtant ce sont des événements qui ont marqué (plus ou moins) la société.

Alors finalement, quel est le « vrai » progrès?

« Le vrai progrès finalement c’est celui où l’homme peut développer son Je au sein d’un Nous »Son Je c’est ses aspirations, le Nous c’est la famille, la patrie et l’humanité. En somme comme aurait dit Oscar Wilde : « Il ne faut pas chercher à rajouter des années à sa vie, mais plutôt essayer de rajouter de la vie à ses années ».


Si vous voulez en savoir plus sur la notion de progrès nous vous conseillons de jeter un coup d’œil aux ouvrages publiés par les invités des Journées de l’Obs dont vous retrouverez une liste (non-exhaustive) ci-dessous :

  • « Sauver le progrès. Comment rendre l’avenir à nouveau désirable » de PETER WAGNER
  • « L’innovation sauvera le monde » de NICOLAS BOUZOU
  • « Et si on tuait le mammouth ? » de BERNARD TOULEMONDE et SOAZIG LE NEVÉ
  • « Savez-vous vraiment ce qu’il y a dans vos assiettes ? » de ISABELLE BROKMAN
  • « Les Maladies chroniques de la démocratie » de FRÉDERIC WORMS
  • « Informatique céleste » de MARK ALIZART
  •  « Citoyenneté et loyauté » de YVES MICHAUD
  • « Ecolonomie. Entreprendre sans détruire » de EMMANUEL DRUON

On continue de t’accompagner à travers l’ouragan des prochaines élections présidentielles.
A très bientôt sur Pokaa pour aborder un autre thème avec d’autres rendez-vous immanquables.

 

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