En juin, la direction du groupe Radio France a confirmé sa volonté de supprimer les dernières antennes locales du réseau Fip, situées dans les villes de Bordeaux, Nantes et Strasbourg, et ce malgré des audiences en hausse constante. Après avoir évoqué des raisons économiques, un argument peu convaincant quand on sait que Fip ne représente que 600 000 euros sur le budget annuel de Radio France qui s’élève à plus de 600 millions d’euros, la maison-mère se dit aujourd’hui soucieuse de l’inégalité que symbolisent ces trois stations régionales puisque les autres grandes villes françaises ne disposent pas de décrochages locaux… La direction de Radio France semble avoir oublié que c’est elle qui les a privées de ce privilège quand elle a supprimé Fip Lille, Fip Lyon, Fip Marseille, Fip Metz ou encore Fip Nice. À Strasbourg, comme à Bordeaux et à Nantes, la lutte s’organise autour des animatrices de Fip, qui dénoncent une logique de centralisation parisienne contraire à la mission de cette radio publique, à l’origine imaginée comme un relai de l’information culturelle locale.


L’écoute de Fip Strasbourg (92.3) est fortement conseillée durant la lecture de cet article.
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Elles s’appellent Marie-Lyne, Muriel, Catherine, Agnès… Elles sont Fipettes, animatrices de Fip, depuis 10 ans, 24 ans, 25 ans, 33 ans… Douze heures par jour, entre deux musiques éclectiques de la programmation nationale, elles présentent une trentaine d’événements variés, proposés par plus de 200 partenaires culturels locaux, à près de 20 000 auditeurs bas-rhinois… Et depuis la rentrée de septembre, elles réalisent ce travail quotidien colossal sous la menace.

Pour la quatrième fois depuis sa création, l’antenne locale de Fip Strasbourg remplit sa mission d’information sous le coup d’une fermeture imminente (ou comme préfère le dire le président de Radio France Mathieu Gallet, d’une réorganisation stratégique). Menacée en 1988, en 2000 et en 2008, la station alsacienne avait été épargnée grâce à la mobilisation de ses auditeurs et au soutien de nombreux politiciens et acteurs culturels locaux.

Mais cette fois-ci, si la mobilisation des auditeurs reste importante – en témoignent les images de la salle comble du TNS où s’est déroulée une soirée de soutien début octobre, les politiciens sont moins présents et les acteurs culturels locaux brillent carrément par leur absence. Sur les 245 partenaires appelés à l’aide par les Fipettes (qui les aident depuis presque 40 ans à remplir leurs salles), seuls 6 leur ont répondu…

En conséquence, pour la première fois, les Fipettes de Strasbourg n’y croient plus. Ou pas trop. Fatigue, lassitude, sacrifices et précarité… Entre un créneau d’antenne et une réunion de crise, quatre d’entre elles ont trouvé le temps de nous rencontrer pour se raconter autour d’un café. On découvre des femmes d’exception qui, bien au-delà de défendre leurs salaires, luttent pour un idéal : celui d’une radio qui célèbre toutes les cultures, au plus près de ses auditeurs.


Exceptionnellement, ces témoignages ne seront pas accompagnés de portraits… Parce que les Fipettes, ce sont des voix familières mais des femmes anonymes qui tiennent à le rester.

Toutes les images utilisées dans l’article ont été réalisées et transmises par Maxime Faury,
photographe strasbourgeois et fidèle auditeur de Fip.
www.maximefaury.com – également sur Facebook et sur Instagram

Agnès, Fipette depuis 33 ans (titulaire)

C’est en 1984, après un parcours en école d’art et en parallèle de l’organisation de ses propres expositions, qu’Agnès intègre l’antenne strasbourgeoise de la radio Fip, alors ouverte depuis tout juste six ans… 33 ans plus tard, et alors que la station s’apprête à fêter ses 40 ans, Agnès fait donc partie des meubles de Fip Strasbourg dont elle a vécu toute l’histoire et logiquement toutes les crises, depuis la première qui a d’ailleurs permis sa titularisation : « En 1988, il y a eu une première vague de fermetures… Une animatrice de Fip est partie sur France Bleu et j’ai repris son temps plein après quatre ans de remplacement. » Aujourd’hui, par une cruelle ironie du sort, la dernière crise menace son emploi, et le travail de la voix qu’elle développe depuis plus de 30 ans sur Fip comme pour Arte : « La radio m’a toujours intéressée… Enfant, je jouais à la radio en m’enregistrant sur un magnétophone à bande… Fip, c’est plus qu’une radio, c’est un idéal féminin : une voix de femme qui n’est pas naïve mais pleine de malice ! » Quand elle parle de Fip, Agnès s’envole, et on réalise qu’avec les Fipettes, elle lutte moins pour préserver son emploi que pour protéger un modèle unique d’émancipation genrée comme culturelle : « Fip, c’est une radio qui était révolutionnaire quand elle a vu le jour en 1971 et qui est d’avant-garde aujourd’hui. La programmation est composée de musiques éclectiques qui s’enchaînent parfaitement et qui baladent l’auditeur d’une découverte à l’autre, sans élitisme, avant qu’une voix le ramène à Strasbourg pour lui dire tout ce qu’il peut faire tout près de chez lui. C’est une radio de proximité, qui crée du lien social, car on y parle gratuitement de choses à faire qui ne sont pas chères. » Si le plan défendu par la direction de Radio France est mis à exécution, les auditeurs provinciaux seront ramenés à Paris par une voix lointaine qui leur listera pêle-mêle quelques-uns des événements à venir dans les grandes villes françaises… Un projet qui renie la richesse comme la singularité de chaque culture régionale ! Agnès s’interroge : « Comment faire émerger de nouveaux talents français, et pas seulement parisiens, si le service public est incapable de s’en faire l’écho partout où il le faut ? »

Marie-Lyne, Fipette depuis 10 ans (remplaçante)

Bien qu’elle ne soit pas de la même génération qu’Agnès, Marie-Lyne est aussi une enfant de la radio. Dès 16 ans, elle intègre la station alsacienne Top Music, avant de travailler 10 années dans un vidéoclub strasbourgeois en parallèle d’une formation au cinéma qui lui permettra de rentrer chez France 3 : « Au bout de 6 ans, j’ai été victime de la même situation que celle qui me menace de nouveau aujourd’hui… Nouvelle direction, coupes budgétaires et suppression de postes. » Une collègue apprend à la vidéaste que l’antenne locale de Fip organise un casting dans les jours qui suivent. Marie-Lyne est aussi excitée qu’angoissée, et pour cause : « Fip m’a accompagnée presque toute ma vie. C’était le rêve ! J’avais très peur que la porte se ferme. » Aujourd’hui, la porte menace de se fermer sur 10 ans de remplacement. Mais Marie-Lyne ne veut pas se résigner malgré une situation qu’elle estime plus critique qu’en 2008, l’année de la dernière crise qu’elle avait aussi vécue : « Cette année, c’est mal barré : sur les 245 e-mails que j’ai envoyé à nos partenaires culturels, 6 ont répondu… On se retrouve seules, face à une direction puissante qui semble peu humaine. Mais je continue à lutter, je me battrai toujours pour l’accessibilité à la culture partout en France ! »

Catherine, Fipette depuis 25 ans (remplaçante)

« Sans Fip, je ne parle pas… » Pour Catherine, Fip représente un équilibre. Sans la radio, cette comédienne, mutique dans le théâtre d’objets, serait tout simplement sans voix… Depuis 25 ans, elle officie sur l’antenne strasbourgeoise en qualité de remplaçante ou, comme elle le dit, « comme remplaçante des remplaçantes ! » Si à l’origine, elle considérait ce poste comme un moyen de mener ses recherches théâtrales tout en mettant du beurre dans les épinards, elle y a très vite trouvé autre chose : « D’une part, c’est un exercice de synthèse formidable que je trouve très intéressant en tant que chercheuse obsédée par l’optimisation et d’autre part, c’est un incroyable générateur de lien social ! À chaque crise, des milliers d’auditeurs se mobilisent. Il est clair qu’ils se sont emparés de cette radio publique, qui appartient à ceux qui l’écoutent bien plus qu’à ceux qui la font. » Le plan défendu par ceux qui la font justement, la Fipette ne le digère pas : « Toute cette histoire c’est une vraie connerie, franchement. Ça représente un manque total de compréhension de ce qu’est une radio de proximité… Fip, ce n’est un robinet à musique, c’est un lien à la culture du coin. On parle à l’oreille de chacun. » À plus de 50 ans, après 25 ans de service, Catherine a du mal à se projeter dans une réalité sans Fip Strasbourg : « Le risque est d’autant plus élevé qu’en 25 ans, je n’ai rencontré que deux fois les gestionnaires parisiens… Deux fois cette année. Ça ne sent pas bon, clairement. Je pourrais intégrer une autre station similaire… Mais je n’en connais pas ! »

Muriel, Fipette depuis 24 ans (titulaire)

« Comment je me sens ? Je suis fatiguée… Je suis écœurée. » Depuis 24 ans, Muriel est Fipette sur l’antenne strasbourgeoise. Depuis toute sa vie, elle est animatrice pour Radio France : « Ça m’est tombé dessus ! Je passais tout mon temps en boîte, et un soir de 1987, j’ai rencontré un animateur qui a apprécié ma culture musicale… C’est comme ça que je me suis retrouvée sur la locale de Radio France à Bastia. » Après avoir remplacé un animateur malade, elle obtient sa propre place sur la grille du Top 50 « et le Top 50, ce n’était pas très punk. Je voulais parler de rock moi, mais le directeur m’a dit que ce n’était pas pour les filles, tiens donc… Je me suis barrée, c’est ça le rock de filles. » L’une des nombreuses candidatures qu’elle envoie alors par Télex est retenue par une radio strasbourgeoise : « Je venais pour un contrat de deux mois, ils m’ont gardée un an. Mais ils voulaient que je couvre la vie étudiante, et moi je ne voulais pas ! » S’en suivent trois années de galère, durant lesquelles Muriel cumule les jobs alimentaires dans des milieux réputés difficiles comme l’hôtellerie… Jusqu’à ce qu’elle soit contactée par la radio Fip : « Avec la directrice de l’époque, on s’est plues tout de suite. Au bout de six ans, j’ai profité d’une vague de CDI, et je suis devenue animatrice titulaire sur Fip Strasbourg, pour le meilleur et pour le pire… » Le pire, c’est cette dernière menace de fermeture : « Pour la première fois, ça vient de gestionnaires et non de radiophiles… Radio France ce n’est pas qu’une entreprise, c’est un service public ! C’est la merde… On a peu de partenaires et de politiques avec nous cette année, ils doivent se dire que comme les trois fois précédentes, ça va le faire. Mais sans eux, rien n’est moins sûr. »


Depuis la rédaction de cet article les choses ont évolué positivement pour les Fipettes, qui étaient encore sous le choc lorsque nous les avions rencontrées. Le TNS, qui avait accueilli les Fipettes strasbourgeoises pour une soirée de soutien au début du mois d’octobre, a pris l’initiative de faire signer une lettre à une vingtaine d’acteurs culturels locaux ! Cette lettre a été envoyée à Mathieu Gallet, président de Radio France, au début de la semaine… Côté politique, les maires de Bordeaux, Nantes et Strasbourg ont témoigné de leur soutien, tout comme le président de l’Assemblée Nationale, plusieurs sénateurs et des députés ! De quoi redonner du baume au coeur aux Fipettes, et laisser espérer que la lutte n’en finira pas de grandir autour d’elles jusqu’à sauver les antennes locales de la radio Fip…

Toi aussi, tu veux participer à la lutte ?

2 COMMENTAIRES

  1. Bonjour,

    Pardonnez-moi mais êtes vous sérieux ?

    J’ai demandé pour un événement à FIP d’annoncer mes événements. « Pas quali » « Pas assez culturel (pas pour mes 50 000 visiteurs, ce qui représente au passage plus du double de leur audience) » ou encore « on en parlera une fois ou deux »

    Pendant que Top Music me répondait avec une proposition très efficace avec 4 fois l’audience de FIP.

    Aujourd’hui FIP m’a demandé du soutien !! Mais qu’elle blague ! Après m’avoir refoulé comme un mal-propre car « FIP était trop bien pour mon événement » on m’envoie 4 mails de demande de soutien !

    Non ! Mon soutien je le donne déjà comme de nombreux français dans la redevance.

    De plus je me suis intéressé à la chose. Cela ne vous choque par qu’on paye 4 personne pour le travail qu’une seule personne peut faire ? Tout est faire depuis Paris, sauf quelques interventions faites à Strasbourg. Dans les autres radios ce type d’intervention, ai-je pu remarquer, sont enregistrées .

    Pourquoi pas chez FIP ? Radio France prend conscience doucement qu’elle gaspille l’argent des français et c’est une bonne chose !

    Alors les Fipettes, non désolé. Je ne vous suis pas, et je ne suis pas le seul ! Comme quoi il fait peut-être se remettre en question parfois !

    Pour ma part l’année prochaine je m’agrandis. 😉

    P.A Meyer

  2. France Inter Paris ? J’ai cliqué sur un lien du site Pokaa qui a l’air de vous défendre pour me refaire une idée, j’ai tenu une minute avant de refermer le lecteur … sans y avoir pensé, l’intervenant précédent a évoqué le fait que cette radio est payée par ma redevance, sérieux ?

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