Un village peuplé d’âmes plus charitables les unes que les autres, une carriole pour aller à l’école et du pain qu’apprécient même les intolérants au gluten ; on croirait un conte écologique et diététique. La moralité qu’en tire Marie-Monique Robin : Qu’est-ce qu’on attend ? Son documentaire engagé a été projeté lundi au cinéma Star, en présence du maire d’Ungersheim. Une occasion de faire le point sur les acquis d’un ambitieux de la transition énergétique…

Initié au cours des années 2000, le réseau des « villes en transition » consiste, pour les élus et les citoyens qui y participent, à réfléchir à la gestion tant écologique d’une commune (via l’utilisation d’énergies renouvelables, de matériaux recyclables, de constructions « passives »…) que la plus autonome possible. Rob Hopkins, le fondateur du mouvement et maire de Totnes, en  Angleterre, vint intervenir à Ungersheim, situé dans le Haut-Rhin, en 2015, et féliciter le village du travail accompli en ce sens.

Il y croisa la caméra de la documentariste Marie-Monique Robin, qui filmait à l’époque le lieu sous ses coutures les plus vertes. Après un certain nombre de films chocs co-produits par Arte, nous citerons Le monde selon Monsanto, une dénonciation en règle de la tristement célèbre industrie américaine, productrice d’OGM leur permettant notamment d’écouler leurs herbicides, et Sacré croissance, donnant à voir le fonctionnement de modèles économiques alternatifs à travers le monde, la réalisatrice lançait un nouveau coup de poing en 2016 avec Qu’est-ce qu’on attend ? – sous-entendu : « Pour imiter Ungersheim ? »

L’association Vidéo Les beaux jours a profité des Journées de l’architecture pour le présenter au cinéma Star lundi dernier, rencontrant un succès surprenant. Dû, peut-être, à la promesse de la présence du maire de la commune, Jean-Claude Mensch… Dès son premier mandat, à partir de 1989, celui-ci, anticipant l’élaboration d’une ville exemplaire pour les années à venir, mis l’accent sur l’éducation. « On est partis de l’enfance, avec la construction d’une Maison des jeunes » raconte-t-il. Aujourd’hui encore, selon le film, l’éducation reste prioritaire. En classe, les élèves réfléchissent à de nouvelles propositions afin d’amender la Déclaration des Droits de l’Enfance, pour « avoir le droit de vivre sur une planète propre où la biodiversité est préservée. » Cela préfigure l’un des aspects du motto défini par Jean-Claude Mensch, figurant virtuellement sous l’emblème de son fief : l’autonomie intellectuelle. Les habitants impliqués (une centaine, sur plus de 2000) se réunissent ainsi en « commissions participatives » sous l’impulsion d’un maire que ses concitoyens décrivent hyperactif, afin de réfléchir à l’orientation des projets communaux. Parmi eux, encore en discussion, la commutation de la centrale photovoltaïque existante en « centrale villageoise », ce qui, après celle du réseau d’eau, permettrait aux habitants de rentrer en la possession de leur énergie.

Car le deuxième pan de la volonté d’indépendance exprimée par Jean-Claude Mensch concerne, bien évidemment, la production et consommation énergétique des structures et des personnes. De la seule piscine chauffée à l’énergie solaire des débuts, désormais alimentée par une chaufferie à bois desservant également la Maison des jeunes, la salle de sport, le groupe scolaire, les choix opérés par la commune, chantiers d’envergure comme la création du parc photovoltaïque, ou plus symboliques, tel le ramassage scolaire effectué par un cheval, s’accumulent et se complètent. Pour aboutir, dans l’idéal, à une autonomie énergétique et électrique totale en 2020. Depuis la fabrication d’une éolienne par les ateliers municipaux durant le tournage du film, une deuxième a déjà été érigée. Les travaux avancent. Seront-ils en mesure de devancer la crise des énergies fossiles redoutée, à juste titre, par Jean-Claude Mensch ? L’idée, légèrement survivaliste mais louable, qu’en cas de pénurie pétrolière, ce village reculé doit pouvoir subvenir seul à ses besoins, sous-tend le projet originel.

Il en résulte que son système alimentaire, voulu souverain et perfectionné au fil du temps, impressionne. Sortent d’une ferme urbaine biologique, gérée en partie par une association d’aide à l’insertion, quantité de paniers pour les habitants, tandis que l’autre moitié de la production approvisionne la cantine municipale, qui elle prépare plus de 500 plats par jour. On applique aux autres terres appartenant à la collectivité le principe de permaculture – c’est-à-dire que les plantes choisies y poussent sans engrais ou pesticides, dans un équilibre qui s’apparente à celui d’un écosystème – et une conserverie produit bocaux de légumes et bouteilles de jus de fruit. Du côté des initiatives personnelles, on trouve les pains sortant du fournil d’un couple de paysans-boulangers, cultivant des variétés de blés anciens, dont la teneur en gluten limite les risques d’allergie. Cette lutte pour une alimentation de qualité rejoint celle du maire, contre une « consommation aliénante » et les « forces de l’argent ». La monnaie locale, le Radis, trouve d’ailleurs ses adhérents, puisque toute proportion gardée, son utilisation concerne 7% de la population.

Un chiffre qui peut sembler faible, eu égard aux bénéfices apparents induits par cette relative indépendance rejaillissant sur le reste du village, de la baisse des impôts locaux à la qualité de vie, en passant pour l’éviction du Front National aux dernières élections municipales. Du côté des financements, ne sont pas à exclure les conditions favorables de possibilité du projet depuis ses débuts : de grands espaces cultivables, une population réduite, et l’apport foncier d’une zone industrielle à proximité. Pour autant, apparaissent les fruits du cercle vertueux qui, nécessairement, résulte d’une logique écologique, en termes sociaux et environnementaux.


Les images utilisées dans l’article ont été fournies par Léo Amiot de l’association Le Bruit des courts.

ANTOINE PONZA

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